ÉGLISE VIVANTE

Ez 43, 1-7 ; 1 Co 3, 9-17 ; Jn 10, 22-30
Dédicace de la cathédrale St Sauveur - (7 août 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous célébrons l'anniversaire de la consécra­tion de la cathédrale saint Sauveur à Aix. Ce n'est pas d'abord la fête d'un édifice de pierre, si beau soit-il, c'est la fête de cet édifice de pierres vivantes qu'est la communauté chrétienne qui se rassemble dans cet édifice de pierre. C'est donc pour nous l'occasion de réfléchir sur l'importance et la signification de l'Église locale.

Les hommes de notre temps, déformés, illu­sionnés par l'apparente universalité du monde, à tra­vers les media, à travers ces nouvelles qui nous arri­vent à tout instant des quatre coins de la terre, et nous par conséquent, nous sommes tentés de ne penser à l'Église que comme universelle, l'Église étendue par toute la terre. Certes quand nous disons : "Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique" le mot catholique veut bien dire universel. Il est bien certain que notre Église est l'Église de tous les lieux et de tous les temps. Pourtant, quand nous pensons Eglise universelle, une chose manque à notre représentation, elle n'est pas extrêmement concrète. C'est le rassem­blement théorique abstrait d'un nombre considérable de gens que nous ignorons, que nous ne verrons pro­bablement jamais, de gens répandus à travers toutes sortes de pays que nous ne connaissons pas davan­tage. C'est donc une sorte de nébuleuse qui n'a pas, pour notre appréhension personnelle, de réalité suffi­samment concrète, précise, tangible. Or l'homme n'est pas un esprit qui se nourrirait d'abstractions et qui se trouverait, un peu par hasard, joint à un corps qui le limiterait dans l'espace et dans le temps. L'homme est un esprit incarné, une chair spiritualisée qui vit la profondeur des réalités et des mystères dans leur épaisseur, dans leur densité, dans leur concrétude. Nous ne sommes pas faits pour les idées abstraites et générales, nous ne sommes pas faits pour une philan­thropie vague et universelle. Nous sommes des êtres de chair et de sang, faits pour connaître, pour aimer avec notre esprit et notre corps, pour connaître et ai­mer des réalités et des êtres bien concrets, bien tangi­bles, bien perceptibles que nous pouvons saisir avec nos yeux, avec nos mains, avec notre cœur. Un cœur qui aime tout le monde de la même manière n'aime peut-être en définitive personne, parce qu'on n'aime pas des généralités, on n'aime pas des foules, on aime des personnes, et l'on ne connaît pas des abstractions, on connaît des réalités qui peuvent être saisies, pal­pées.

L'Église est certes universelle en ce sens que le Christ a voulu qu'elle soit le rassemblement de tous les hommes de l'univers et de tous les temps, mais elle est aussi quelque chose de bien concret, expérimenta­ble. L'Église a besoin d'être connue, aimée dans sa précision charnelle, elle a besoin de s'incarner dans des églises locales. Dans chaque Église locale, dans chaque communauté concrète d'Église, toute l'Église universelle est présente. L'Église universelle est tout entière ici aujourd'hui parmi nous. Nous ne sommes pas seulement 100, 200 ou 300 rassemblés ici dans cette église, mais avec nous, à travers nous, par nous, ce sont tous les hommes de tout l'univers et de tous les temps qui sont réellement présents, même si c'est de façon invisible. C'est cela le mystère de la commu­nion des saints que nous proclamons dans le Credo baptismal. L'Église a la mission d'être le rassemblement de l'humanité tout entière, de l'humanité sauvée, mais l'Église a aussi mission de rendre cette humanité sauvée réellement, concrètement présente en chaque lieu du monde. C'est pourquoi nous sommes l'Église et le diocèse d'Aix est l'Église.

Vous me direz : "Un diocèse, c'est déjà bien grand. Et tous ces chrétiens qui de saint Rémy de Provence jusqu'à Martigues, en passant par Arles, Salon, Tarascon et autres lieux, cela fait beaucoup de monde que nous ne pouvons pas réellement appré­hender." Il est vrai que l'évolution historique a provo­qué des diocèses beaucoup trop grands. On a voulu en France, aligner la division des diocèses sur celle des départements, mais autrefois il y avait un plus grand nombre de diocèses. Il y avait des évêques non seu­lement à Aix et à Marseille mais aussi à Arles, à Riez, à Forcalquier, à Sisteron, etc, et par conséquent cha­cun était beaucoup plus proche d'une taille humaine, d'autant que ces villes n'avaient alors que dix ou vingt mille habitants, donc tout à fait à l'échelle humaine. Le diocèse a donc pour vocation d'être un rassemble­ment, à l'échelle humaine, des chrétiens qui, mysté­rieusement mais réellement, unifient en eux l'Église de tous les temps et de tous les lieux, en la rendant concrète, vivant comme une communauté où l'on échange réellement, où l'on se connaît réellement, où l'on s'aime réellement. C'est pourquoi il est si impor­tant quand nous venons à l'Eucharistie le dimanche, que nous ne soyons pas seulement juxtaposés les uns à côté des autres pour accomplir un devoir dominical dans une relation de chacun d'entre nous avec le Christ. Il faut que ce lien de chacun d'entre nous avec le Christ se prolonge de façon immédiate, dans un lien de chacun de nous avec ceux qui l'entourent.

Il est important que, au cours de cette eucha­ristie, avant, pendant et après, nous nous regardions, nous nous connaissions, nous nous parlions, nous vivions ensemble, que nous soyons réellement une communauté. L'Église n'est l'Église qu'à ce prix-là. L'Église ne peut pas être une donnée théorique, elle doit être une donnée vécue, expérimentale. Il faut que nous construisions l'Église en nous aimant vraiment. Un chrétien c'est quelqu'un qui vit des deux comman­dements de la charité qui n'en font qu'un : aimer Dieu de tout son cœur et de toute son âme, et aimer son prochain comme soi-même. C'est le même mouve­ment qui nous unit à Dieu et qui nous unit les uns aux autres.

Cette communauté chrétienne diocésaine qui fait l'Église vivante est rassemblée autour de son évê­que qui est, au cœur de cette communauté concrète, la présence non moins concrète, non moins réelle, non moins tangible de la mission apostolique car l'évêque est le successeur des apôtre. Dans notre évêque ce sont les douze apôtres du Christ qui se rendent présent à nous concrètement, exactement comme l'Église de tous les temps et de tous les lieux se rend concrète­ment présente en notre assemblée. Ceci est le mystère de l'Église à la fois dans son unité, dans son universa­lité, dans son immensité, dans sa totalité et aussi dans sa vie concrète. La présence réelle du Christ au milieu de nous, la présence réelle de l'évêque qui est le suc­cesseur des apôtres, la présence réelle de l'Église uni­verselle dans notre communauté, c'est le même mys­tère. C'est pourquoi ces mystères communiquent. C'est en nous nourrissant du Christ que nous deve­nons l'Église, c'est en nous nourrissant de la Parole de Dieu transmise par les apôtres que nous devenons l'Église.

Que cette fête nous rende plus que jamais conscients de cette mission qui est le nôtre : faire vi­vre la présence du Christ dans notre monde aujour­d'hui.

 

AMEN