L'ÉGLISE, ÉPOUSE DU CHRIST

Ez 43, 1-7 ; Jn 10, 1-9
Dédicace de la cathédrale St Sauveur - (7 août 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Q

uand on célèbre la dédicace d'une église, d'un édifice de prière, à travers cet édifice ce que l'on célèbre c'est l'Église au sens premier, c'est-à-dire la communauté chrétienne, la communauté de pierres vivantes dont 'édifice est seulement le signe et en même temps le lieu de rassemblement. En célé­brant la dédicace de la cathédrale d'Aix-en-Provence, ce que nous célébrons aujourd'hui c'est l'Église locale d'Aix-en-Provence, le diocèse, la communauté diocé­saine des chrétiens de cette région de France. Il y a donc lieu de réfléchir sur les rapports entre l'Église universelle et l'Église locale, et plus profondément avec le mystère de l'Église.

Nous serions parfois tentés de voir les choses de manière très humaine, comme si l'Église univer­selle était une vaste société qui rassemble tous les chrétiens du monde entier sous l'autorité du Pape, et elle serait composée de parties qui seraient les églises locales, chaque diocèse ayant à sa tête un évêque, en quelque sorte délégué par le Pape, un peu comme dans les départements français il y a un préfet ou un commissaire de la République qui représente le gou­vernement central. Ce n'est pas du tout ainsi que l'Église est constituée. Le mot d'Église universelle a quelque chose d'un peu trompeur. L'Église ce n'est pas d'abord une société qui rassemblerait un certain nombre d'individus autour d'un point commun qui serait la foi ou l'appartenance à Jésus-Christ. L'Église c'est un mystère. L'Église c'est une personne, une personne collective certes mais c'est l'Épouse de Jé­sus-Christ. Et au lieu de concevoir l'Église universelle comme le rassemblement de tous les chrétiens dont le chef serait le Pape, il faut concevoir l'Église comme l'Épouse dont Jésus-Christ est l'Époux. L'Église c'est l'humanité aimée par Dieu avec cette profondeur de tendresse, avec cette personnalisation de l'amour qui se traduit précisément par les mots d'époux et d'épouse.

Dieu est l'Époux de l'humanité cela veut dire qu'Il s'unit cette humanité dans une communion infi­niment profonde, une communion de cœur à cœur, de chair à chair, une communion conjugale. Tel est le mystère de l'Église. Et ce mystère de l'Église ne se réalise pas à des degrés divers selon l'importance géographique ou numérique des gens qui sont consi­dérés, il y aurait l'Église dans son universalité et puis l'Église dans sa particularité locale, l'Église se réalise parce que le mystère de l'Église est présent toutes les fois que "deux ou trois", à plus forte raison dix ou vingt, à plus forte raison quelques milliers ou centai­nes de milliers, toutes les fois que "deux ou trois sont rassemblés au nom de Jésus-Christ". Nous sommes l'Église. Nous sommes l'Église, non pas un petit bout d'Église, non pas un morceau de l'Église, non pas une partie de l'Église, nous sommes la totalité de l'Église. Et là, nous qui sommes rassemblés au nom de Jésus-Christ, la plénitude de l'Église est présente en nous. L'Épouse du Christ est là, et nous sommes l'Épouse du Christ, non pas d'une manière diminuée, partielle ou parcellaire, mais d'une manière vraie et totale. Le mystère de l'Église, c'est celui justement de cette pré­sence de la communion conjugale entre Dieu et les hommes, toutes les fois que les hommes se rassem­blent, ouvrant leur cœur vers le Christ pour ne devenir plus qu'un seul corps par l'amour du Christ qui les unit.

C'est dire que le mystère de l'Église se réalise habituellement et normalement dans des communau­tés à échelle humaine, à taille humaine. Il n'est pas habituel que tous les chrétiens du monde entier se rassemblent en un même lieu, cela ne se produit même jamais. Ils ne peuvent se rassembler que par un certain nombre de délégués d'entre eux. C'est pour­quoi l'Église universelle n'est pratiquement jamais concrètement rassemblée en un même endroit. Par contre les Églises locales peuvent être, à plus forte raison dans une paroisse, dans certains cas, au niveau d'une ville ou d'un diocèse rassemblées concrètement autour de l'évêque. C'est pourquoi il y a une importance capitale de l'Église locale parce que c'est le lieu normal d'incarnation du mystère de l'Église. Et bien loin que l'Église soit d'abord la totalité des hommes sous l'autorité du Pape, l'Église c'est d'abord le mystère qui se réalise concrètement ici et encore là, et encore là. C'est un mystère qui se réalise partout où de fait, réellement, concrètement, avec tout leur cœur des hommes s'unissent pour rencontrer leur Seigneur. Et l'Église universelle, ce sera la multiplication, l'addition, le rassemblement de toutes ces Églises locales. Et le Pape n'est pas un chef de l'Église qui déléguerait des évêques, ce sont les évêques qui sont les envoyés du Christ à la tête de chaque Église locale, et le Pape est le premier des évêques. C'est ainsi qu'il faut prendre les choses et non pas en sens inverse. L'autorité ne découle pas du Pape vers les évêques, mais du collège épiscopal dont "le premier parmi ses pairs est l'évêque de Rome", le Pape.

Ceci n'est pas pour revendiquer quelque galli­canisme ou quelque autonomie locale c'est parce que le mystère de l'Église est un mystère de vie, un mys­tère concret, un mystère tangible, un mystère sacra­mentel. Nous sommes là, concrètement réunis, et en étant concrètement réunis, nous sommes le sacrement c'est-à-dire à la fois le signe et la présence réelle de la totalité du mystère de l'Église. C'est ainsi qu'il faut comprendre les choses.

C'est pourquoi nous devons vénérer nos ras­semblements, humbles mais vrais, concrets, et nous devons vénérer aussi ce diocèse qui est un rassem­blement encore à échelle humaine d'un certain nom­bre de chrétiens qui établissent entre eux des liens de charité autour de l'évêque donné par Dieu pour prési­der à cette charité comme le Pape "préside à la cha­rité de toutes les Églises". C'est ce mystère de vie, ce mystère de charité, ce mystère de communion concrète, ce mystère de présence réelle, c'est cela le mystère de l'Église. Et c'est pourquoi nous célébrons non seulement la dédicace de la cathédrale de ce dio­cèse mais aussi, le trois mai, la dédicace de cette église dans laquelle nous sommes rassemblés et qui est, elle, le lieu le plus concret, le plus habituel, le plus immédiat dans lequel s'incarne le mystère de l'Église par notre rassemblement quotidien, hebdoma­daire, ce rassemblement dans lequel se tissent entre nous les liens réels de la charité qui doivent peu à peu gagner de proche en proche, de chacun d'entre nous à ses voisins, de notre communauté aux communautés voisines et de ce diocèse à tous les autres, jusqu'à ce que l'humanité tout entière soit investie par l'amour de Dieu.

 

AMEN