L'ÉGLISE MÈRE DES VIVANTS

Ez 43, 1-7 ; Jn 10, 22-30
Dédicace de la cathédrale St Sauveur - (7 août 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

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armi les titres que la plus haute tradition a reconnus et a donnés à l'Église il y a celui dont on parle peu mais qui est très important quand il est bien compris, c'est celui de l'Église comme mère des vivants.

Déjà dans l'Ancien Testament, le psaume chantait sur Sion, sur la ville qui rassemble, cette cité que chacun appelle mère. Et dans plusieurs écrits du Nouveau Testament, spécialement dans l'épître aux Galates et dans l'Apocalypse, on retrouve ce nom de "notre mère", attribué à l'Église. Saint Cyprien et saint Augustin, dans une formulation quasiment identique, disaient : "Nul ne peut avoir Dieu pour Père, s'il ne reconnaît avoir l'Église pour mère." Et de façon plus récente, le cardinal Newman, lorsqu'il est passé de l'anglicanisme au catholicisme, a d'abord découvert les Pères de l'Église, les Pères de la foi, et en lisant les œuvres de ces saints évêques, pasteurs et docteurs, il a compris que l'Église était une mère. Dans le court traité où il parle de sa conversion, Paul Claudel écrit : "Louée soit à jamais cette grande mère majestueuse, aux genoux de qui j'ai tout appris !" Je voudrais méditer un instant sur ce titre très beau que les frères du Christ donnent à l'Église, celui de mère, et ceci dans le cadre et à l'occasion de la fête de la dédicace de notre cathédrale. Je crois que, avec beaucoup d'autres symboles, la cathédrale porte celui de la mère. Et de fait l'Église cathédrale est dans un dio­cèse, selon une expression du concile Vatican II, la mère de toutes les églises de ce diocèse. Et elle est la mère des églises parce que l'évêque y a son siège, parce que l'évêque y a son trône, parce que l'évêque, successeur des apôtres, successeur de la foi apostoli­que y enseigne, y préside et y gouverne son église particulière. Vous savez que l'évêque porte à son doigt un anneau qui est le signe qu'il a épousé cette Église et qu'il doit lui assurer par son ministère et peut-être plus encore par sa conversion et sa prière, la fécondité de la grâce. L'évêque représentant le Christ est Époux de l'Église et il assure ainsi à son Église la fécondité de son œuvre du salut. Et la cathédrale où il préside est le lieu visible de ce mystère.

C'est ainsi d'ailleurs que le concile Vatican II nous l'a rappelé. Dans la Constitution sur l'Église nous pouvons lire : "Liée intimement à la personne de l'évêque, la cathédrale est mère de toutes les églises du diocèse. Elle réclame la présence de l'évêque comme vicaire et délégué du Christ qui gouverne l'Église particulière qui lui est confiée, par le conseil, la persuasion, l'exemple, mais aussi par l'autorité sacrée dont il ne se sert que pour édifier son troupeau dans la vérité et la sainteté". Et dans la Constitution sur la sainte liturgie on lit : "Par la cathédrale, dans la cathédrale, se manifeste la fécondité de toute l'Église particulière, unie à son évêque, tout particu­lièrement dans la célébration de l'eucharistie. C'est pourquoi tous doivent accorder la plus grande estime à la vie liturgique du diocèse autour de l'évêque, surtout dans l'église cathédrale. Ils doivent être per­suadés que la principale manifestation de l'Église consiste dans la participation plénière et active de tout le saint peuple de Dieu aux mêmes célébrations liturgiques, surtout dans la même Eucharistie, dans une seule prière auprès de l'autel unique où préside l'évêque entouré de son presbyterium et de son peu­ple."

Ainsi l'Église cathédrale porte en elle ce mystère de la fécondité de l'Église comme mère des croyants, puisque c'est en son cœur, en son sein, dans sa nef, dans sa matrice, selon le mot du cardinal de Lubac, qu'est engendré aujourd'hui encore le peuple de ceux qui sont les frères du Christ. C'est dans la cathédrale, ou en tout cas sous son symbole puisque c'est là que réside l'évêque, que l'Église engendre comme une mère, par le sacrement du baptême, qu'elle nourrit par le sacrement de l'eucharistie qu'elle pardonne par le pardon des péchés, qu'elle guérit par le sacrement des malades, manifestant ainsi le salut de l'homme et célébrant ce salut de l'homme pour l'homme.

Je voudrais vous lire une très belle page du même cardinal de Lubac, dans un petit livre déjà an­cien, mais que nous pourrions relire et méditer en ce temps où l'Église est parfois bousculée, en ce temps où celle qui est notre mère est parfois malade. Ce texte pourrait nous inviter non pas à bousculer ou à critiquer notre mère quand elle est malade, mais à découvrir plus profondément en quoi elle est notre mère et donc à provoquer notre amour et notre ten­dresse pour elle. C'est un texte assez long, mais en le lisant lentement, nous pourrons chacun retenir telle ou telle expression et en faire notre nourriture et notre prière, en demandant que tout ce qui est exprimé ici serve et fasse grandir cette Église diocésaine dont nous sommes membres et qui est symbolisée par no­tre cathédrale.

"Mère chaste, l'Église nous infuse et nous conserve une foi toujours intègre qu'aucune déca­dence humaine, aucun affaissement spirituel si pro­fond qu'il soit, jamais n'atteint.

Mère féconde, elle ne cesse de nous donner, par l'Esprit Saint, de nouveaux frères.

Mère universelle, elle a soin également de tous, des petits comme des grands, des ignorants et des savants, de l'humble peuple des paroisses comme du troupeau choisi des âmes consacrées.

Mère vénérable, elle nous assure l'héritage des siècles et tire pour nous de son trésor les choses anciennes et les choses nouvelles.

Mère patiente, elle recommence toujours sans se lasser son oeuvre de lente éducation, et reprend un à un les fils de l'unité que ses enfants déchirent tou­jours.

Mère attentive, elle nous protège contre l'en­nemi qui rôde autour de nous cherchant sa proie.

Mère aimante, elle ne nous replie pas sur elle, mais nous lance à la rencontre du Dieu qui est tout Amour.

Mère clairvoyante, quelles que soient les om­bres que l'adversaire s'acharne à répandre, elle ne peut pas ne pas reconnaître un jour pour siens les enfants qu'elle a engendrés, et elle aura la force de se réjouir de leur amour et eux y trouveront sécurité entre ses bras.

Mère ardente, elle met au cœur des meilleurs d'entre eux un zèle toujours attentif et les envoie par­tout, en messagers de Jésus-Christ.

Mère sage, elle nous évite les excès sectaires, les enthousiasmes trompeurs suivis de revirements. Elle nous apprend à aimer tout ce qui est bon, tout ce qui est vrai, tout ce qui est juste, à ne rien rejeter qui n'ait été éprouvé.

Mère douloureuse, au cœur percé du glaive, elle revit d'âge en âge, la passion de son Époux.

Mère forte, elle nous exhorte à combattre et à témoigner pour le Christ. Bien plus, elle ne craint pas de nous faire, elle-même, passer par la mort, depuis cette première mort qu'est le baptême, pour nous en­gendrer à une vie plus haute.

Louée soit-elle de tant de bienfaits !"

Qu'en cette eucharistie, nous puissions rendre grâce à Dieu parce que son Église est présente au­jourd'hui, parce que nous vivons de cette Église et dans cette Église. Et que cette prière ouvre dans notre cœur l'action de grâce, le remerciement et aussi l'exi­gence de vivre en fils de cette Église, avec sagesse, avec clairvoyance, avec autant de qualités que le Christ en a données à son Église qui est notre mère.

 

AMEN