DIFFUSEURS DE LA GLOIRE

Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le rayonnement est déjà présent

F

rères et sœurs, c'est toujours un lieu de réflexion classique dans toute la tradition théologique de considérer la transfiguration comme une annonce de la vie éternelle et de la résurrection. On dit que Jésus a anticipé pour ses disciples une sorte d'état de gloire qui est normalement réservé à ceux qui sont dans le Royaume de Dieu, et lui-même dans sa chair a anticipé cet état signifié essentiellement par une sorte de lumière qui est non seulement transfigurante pour son propre corps et ses vêtements, mais une lumière qui envahit comme une nuée les apôtres, Moïse et Élie qui sont de chaque côté. C'est la promesse que Jésus ressusciterait. Par conséquent on dit souvent, on l'entend dans les lectures et dans plusieurs occasions, que ce serait une sorte d'encouragement pour les disciples pour qu'ils ne se désespèrent pas au moment de la Passion mais que comme guidés et orientés par cet événement dont Pierre Jacques et Jean qui étaient les témoins privilégiés, ils puissent surmonter le choc de la condamnation et de la mort de Jésus.

Si vraiment c'était cela, frères et sœurs, c'était un peu loupé ! En tout cas pour Pierre, car je ne crois pas qu'il beaucoup pensé à la transfiguration quand il était en train de renier Jésus. Je crois qu'il a fui comme un lapin et qu'il a pensé que tout était terminé et que ce n'était pas la peine d'insister. Il s'est montré particulièrement lâche, un témoin privilégié qui discutait avec Jésus dans la gloire sur la montagne du Mont Tabor, la lâcheté et le péché de la trahison de Pierre sont d'autant plus grands est d'autant plus dramatiques, d'accord.

Il est possible que Jésus ait voulu cet événement pour signifier l'annonce de la résurrection. Mais cela me paraît tout aussi riche d'enseignement spirituel et de réflexion, que Jésus aura vécu cette expérience non pas pour nous annoncer l'avenir, mais paradoxalement, pour nous expliquer le présent. En effet, ce qui est remarquable dans cet épisode de la transfiguration, c'est qu'il touche Jésus dans la pleine condition humaine qu'il partageait avec nous. C'est avant sa résurrection, c'est pendant son ministère, c'est durant son existence banale de rabbi galiléen, prédicateur itinérant. Un des sens possible de cet épisode c'est précisément de nous montrer que déjà dans une chair absolument en tout semblable à la nôtre, la gloire de Dieu peut déjà resplendir.

Vous me direz que cela ne change pas grand-chose oui et non ! Cela ne change pas grand-chose au sens où il s'agit toujours de savoir ce que signifie la destinée glorieuse de l'humanité aux yeux de Dieu. Mais ce qui change, c'est qu'au lieu de nous tourner vers un avenir, le miracle de la transfiguration, cet épisode tout à fait extraordinaire, nous tourne vers le présent. L'homme, dans son humanité créée parfaite dans le cas du Christ et sans doute très imparfaite dans le cas de notre propre humanité, cette humanité est capable dès maintenant, est faite pour recevoir la puissance de la gloire de Dieu.

Par conséquent, un des sens possible de la fête de la transfiguration c'est non seulement d'annoncer ce qui va arriver, mais c'est de dire ce qui commence à arriver. C'est-à-dire cette transfiguration progressive de notre propre être en vue de la résurrection. J'en veux pour preuve le texte de saint Paul qui sans doute, y fait indirectement allusion : "Et nous qui sommes transformés de gloire en gloire par cette même image". Saint Paul ne parle pas de l'avenir. Il écrit aux Corinthiens qui étaient de fichus pécheurs et un peu loulous sur les bords, il leur explique que leur destinée actuelle c'est d'être transformés de gloire en gloire. Cela ne fait pas beaucoup de lumière autour d'eux évidemment, mais du point de vue spirituel c'est exactement ce qui compte.

Notre vie actuelle, présente, avec son lot de souffrances, avec son lot de difficultés, avec son lot d'échecs, mais aussi avec son lot de joies, de bonheurs, de communions intenses, de prières, de joies partagées, que cela même, cette épaisseur humaine telle que nous la vivons même dans ses limites, elle est déjà investie de la gloire de Dieu. Et je crois que la transfiguration c'est une sorte de théologie du baptême. On pourrait dire d'une certaine manière, mais c'est plus large encore, que pour Pierre, Jacques et Jean, ce fut leur baptême. Ils ont été plongés dans la gloire de Dieu, la gloire de Dieu les a atteints eux aussi dans la situation où ils étaient et elle les a atteints précisément par l'humanité du Christ qui à ce moment-là commence à jouer son rôle de diffuseur de la gloire de Dieu.

C'est quand même bien de cela qu'il est question. Quand le Christ vient sur la terre, ce n'est pas simplement comme une sorte de touriste qui viendrait savourer ou éprouver ce que veut dire être homme. Un certain nombre de théologiens qui ont pensé cela se sont trompés. Vu comme cela s'est terminé, ce n'était pas une partie de plaisir et pas une partie de tourisme non plus. Si le Christ est venu, c'est pour que son humanité dès maintenant soit le lieu de transmission, de diffusion de la gloire de Dieu. Je pense que c'est cela la transfiguration. C'est le moment où l'humanité de Jésus est investie de la plénitude de la gloire du Père pour que cela diffuse. Evidemment, la plénitude de pouvoir diffusif, ce sera après la résurrection mais cela commence dès ce moment-là. Et les disciples sont sous ce rayonnement de la gloire de Dieu comme la transfiguration nous le figure et nous l'annonce.

Frères et sœurs, c'est pour cela que la transfiguration qui nous vient d'Orient où l'on a toujours eu une sensibilité plus vive et plus aiguë l'idée que dès maintenant dans la vie présente, notre condition chrétienne commençait à transfigurer l'humanité. Chez nous, en Occident, saint Augustin, on a toujours pensé que notre humanité était toujours plus ou moins enfouie dans son péché et qu'on n'en sortirait jamais. C'est ce qui nous a donné plus tard le jansénisme et autres avatars théologiques dont on a bien du mal à se défaire. Mais si cette fête de la transfiguration nous est donnée, c'est parce qu'elle nous dit que la promesse de la gloire n'est pas uniquement dans le futur, mais elle est présente. Nous sommes déjà appelés à vivre un certain mystère de la transfiguration on ne remplacera pas l'éclairage électrique, c'est évident, mais c'est vrai que nous sommes destinés dès maintenant, par notre baptême, à faire rayonner quelque chose de cette gloire de Dieu que le Christ a manifestée comme notre vocation propre dès ici-bas, sur le Mont Tabor à ses disciples.

 

 

AMEN