LE SECRET DU CHRIST

Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

R

évélation privée, réservée à quelques apôtres, révélation secrète : "Il leur enjoignit de ne pas en parler avant sa Passion et sa Résurrection". Une sorte de moment comme entre parenthèses, et nous pourrions croire qu’il s’agit là d’une consolation pour que les apôtres vivent mieux, s’il est possible, l’événement de la Passion, une sorte de relais sur le chemin de dévoilement de ce qu’est le Christ profondément, et il laisse un moment, transparaître, transfigurer, ce qu’il cache au fond de lui.

De fait, le secret profond du Christ, le secret de son humanité, c’est ce dialogue incessant que le Christ tisse avec des mots amoureux avec le Père. Ce rapport entre le Père et lui, ce rapport à la racine de son essence, il le dévoile, il le laisse apparaître, il le laisse voir. Ce que je viens de dire est vrai, mais est insuffisant. J’ai toujours été étonné en lisant ces évangiles qui rapportent la Transfiguration, ce que Pierre en rapporte lui-même, c’est à la fois le côté blancheur, dévoilement, lumière, et en même temps, une immense pudeur qui semble nous dérober quelque chose d’essentiel de ce dévoilement. Autant quelque temps plus tard, il sera nu sur la croix, autant au moment de la Transfiguration, il est vêtu, et le vêtement couvre et irradie de cette blancheur telle qu’un foulon n’aurait pu y parvenir sur terre, mais une nuée descend encore sur cette montagne sainte pour entourer les disciples comme dans une alcôve.

Il y aurait dans ce moment de Transfiguration, c’est vrai que je pense que le Christ a laissé faire la divinité qui était en lui et qu’il contenait et qu’il cachait aux yeux des hommes, et il l’a laissé traverser sa chair, ses vêtements et son visage. Mais on dirait une scène d’amour, et de fait lorsque le sommet de l’angoisse du Christ sur la croix, lorsqu’il dira : "Pourquoi m’as-tu abandonné", si c’est cela son sommet d’angoisse, c’est bien qu’il vivait en permanence ce mouvement de Dieu qui le visite, le transforme, et l’épouse. Autant la croix non seulement l’expose à nos regards, par sa nudité, mais parce que nous voyons sa souffrance, autant, quand deux êtres s’aiment, nous ne pouvons qu’entr’apercevoir sans être voyeur, l’enthousiasme, la joie, l’exaltation qui unit deux êtres, et deux corps. Evidemment, parler d’union charnelle pour parler de Dieu et de l’homme c’est incorrect, il n’y a pas l’union de deux chairs. Mais c’est comme l’union de deux chairs. La Transfiguration, c’est pour cela qu’elle est encore sous la pudeur d’un vêtement et d’une nuée, et quelques élus, c’est comme l’union de deux êtres qui s’aiment et qui se regardent, et voient au-delà d’eux-mêmes. Ici, au moment de la Transfiguration, il y a l’achèvement d’un amour que Dieu portait en lui, de rejoindre et d’épouser l’humanité. Cette Transfiguration laisse apparaître le désir ardent de l’Époux, Dieu, qui cherche à épouser chacune des cellules, chacun des moments de cette chair humaine qu’il a façonné et qui l’attend comme un époux attend son épouse. Il y aurait dans la Transfiguration pas seulement un moment de répit avant la Passion, pour tenter de mettre un relais, mais un véritable achèvement.

Nous portons en chacun de nous, le manque de quelqu’un. Nous portons en notre propre chair la marque de quelqu’un qui nous manque, et que nous avons vécu lorsque nous étions dans le sein de notre mère. Nous gardons une sorte de nostalgie profonde d’être épousés totalement, ce que d’ailleurs l’union charnelle anticipe, figure momentanément. Mais il y aurait en chacun de nous comme l’empreinte en creux de celui qui nous manque et par lequel nous pourrions enfin nous achever, enfin terminer notre course, enfin aller au bout de nous-mêmes. Et ce bout de nous-mêmes, ce ne peut pas être nous, mais c’est forcément un Autre. Et ce ne peut pas être simplement une autre humanité, une épouse, ou un époux, ou un mai, ou un frère, ou une communauté, et c’est vrai que nous sommes les uns les autres signes de celui qui nous manque. Et celui qui nous manque fondamentalement c’est Dieu, et pour le dire en une image, c’est que la chair de Dieu, que les mains de Dieu me termine, comme il a commencé au début de la création lorsqu’il a façonné cette chair humaine dont j’ai hérité, il manque les dernières étreintes, les derniers mouvements de mains de Dieu pour que mon humanité arrive à terme, qu’elle soit divinisée.

En regardant hier le visage des jeunes mariés, évidemment, nous sommes toujours en position plus privilégiée, puisque nous vous voyons tous de face, et comme cela arrive à beaucoup de mariages, le marié était complètement à côté de ses pompes. Je n’avais jamais vu cela, à un moment, j’ai claqué dans mes mains pour le réveiller, il semblait même avec la chaleur aidant, saisi. Et comme je pensais à la Transfiguration, je le voyais saisi d’une frayeur sacrée : mais qu’est-ce que je fais là ? Il m’a dit après, je n’ai rien entendu de ce que tu as raconté, ça arrive d’ailleurs à tous les mariages, elle, était plus présente, bien que plus émue, mais lui était absolument en écran de veille, comme on dit en informatique : stand-by ! Et l’on se met en stand-by pour tenir contre une émotion, contre une invasion. Ils vivaient réellement, ils étaient au centre, ils étaient préparés, ils étaient déguisés, vous connaissez tout le machin du mariage, évidemment, ça aussi fait de l’effet, ils étaient aux portes, et comme Pierre et les autres apôtres, ils étaient saisis de frayeur. C’est vrai qu’il s’agissait à ce moment-là, d’aider à passer de cette frayeur à la rencontre de Dieu en signifiant que l’épouse qu’il avait choisie et qu’il aimait, serait désormais pour lui dans sa vie, le signe même de Dieu par le sacrement de mariage. Je ne sais pas si cela va marcher, ce n’est pas magique, donc c’est une construction progressive. Mais évidemment, quand on compare ce fiancé d’hier avec pas mal de gens qui font la queue actuellement devant le musée Granet, et qui comme le disait un monsieur qui est rentré dans l’église avec casquette de base-ball et chewin gum et à qui un frère délicatement a dit : si vous pouviez enlever votre casquette, et il a répondu : je viens pour l’architecture !!! Je ne sais pas s’il aurait répondu la même chose dans une mosquée. Je pense qu’il se serait déchaussé sans aucun problème. Maintenant, ici on rentre pour différentes options, soit pour l’architecture, soit pour la messe, etc … Lui, il n’était pas saisi par le sacré. Il n’était pas saisi par ce quelque chose qui lui manque et qu’il pourrait trouver ici, ou dans une synagogue, ou dans une mosquée, j’en conviens. Mais pourquoi les différentes religions ont-elles inventé des rites pour effectivement nous préparer à nous approcher du feu ardent dont nous avons besoin, sinon nous sommes froids, et qui fait que je deviens vivant parce que je m’approche de lui qui me constitue, me finalise et me divinise.

Si nous sommes là, c’est parce que dans notre vie quotidienne, nous nous heurtons sans arrêt à cet inachèvement en nous-mêmes, presque dans notre chair. C’est pour cela que nous allons manger. Dieu aurait pu choisir une sorte de nourriture très fumeuse. On n'aurait qu’à fermer les yeux, et j’aurais dit : concentrez-vous bien, Dieu va venir. Et selon ma force de conviction vous plus ou moins cru que Dieu vous visitait. Pas du tout, Dieu va s’inscrire dans une faim humaine très simple : faim de pain, soif de vin. Il ne va pas imposer une sorte d’autre désir, le désir de Dieu se révèle au contact du désir que nous avons d’être nourris simplement de pain et de vin. C’est dans notre chair que nous pouvons éprouver le manque de Dieu, pas simplement comme on dit dans notre âme pou notre cœur. Si nous sommes là c’est que nous éprouvons ce manque de Dieu dans notre chair, dans notre estomac au sens propre du terme, et puis, dans ma vie fraternelle avec les autres, c’est pourquoi on s’est rassemblé, on ne l’a pas fait tout seul. Nous signifions ici par notre présence, notre silence, parce que nous avons enlevé notre casquette, et enlevé le chewing-gum qui nous empêche de manger, nous avons signifié que nous sommes prêts à dire ensemble, à confesser, à chanter notre manque commun, notre soif de Dieu. C’est cela que nous sommes venus nous dire les uns les autres.

Nous sommes venus goûter, éprouver comme à l’avance, ce grand moment de communion que nous vivrons avec lui, lorsque nous serons totalement visités de haut en bas, de gauche à droite, derrière et devant, par la divinité qui nous attend. Et cette Transfiguration dit au fond, cette longue attente patiente de Dieu, qui comme la bien-aimée l’entend venir marcher sur les collines, dans les rues, et qui propose, sans imposer cette rencontre, cet amour, cette Transfiguration et notre chair resterait bien terne et morte, s’il elle n’était attendue par le cœur du Père comme le Christ nous le signale lui-même en ce grand moment de la Transfiguration. Comme lui, nous serons appelés à vivre en Dieu, par lui.

 

AMEN