LA BEAUTÉ DE DIEU
Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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'il fallait caractériser d'un mot cette fête de la Transfiguration, je dirais qu'elle est tout simplement la célébration chrétienne du corps humain. Et c'est pour cela que cette fête nous est à la fois si étrangère aujourd'hui, et pourtant en même temps si nécessaire. Étrangère parce que nous avons de plus en plus une notion du corps qui est celle d'une sorte d'objet disponible, modifiable, améliorable, clonable, utilisable, et tout se passe comme si dans certains milieux scientifiques l'idéal auquel il faut tendre aujourd'hui c'est d'avoir dans un frigo, dans sa maison quelques clones disponibles pour le jour où l'on a des problèmes au foie, à l'estomac ou même au cerveau, pour qu'on puisse vite vous en refabriquer un identique et remplacer la pièce défaillante, transformant ainsi l'humanité en deux catégories, ceux qui sont en bonne santé, les seigneurs, et les esclaves qui sont simplement le magasin de pièces détachées. Il y a des gens qui aujourd'hui pensent qu'on peut envisager les choses comme cela.
Toujours est-il que cela relève d'une conception du corps qui est absolument horrible, parce qu'à ce moment-là c'est le corps chimique, le corps organique, le corps usine, le corps instrument de transformation, le corps comme objet technique. Et de fait, c'est sans doute une des pires malédictions de notre temps, que de n'avoir pas su penser le corps. Je dirais que si on a voulu tellement penser l'âme, tellement voulu raisonner en termes de spirituel, que nous sommes descendus encore plus bas que ce que Pascal disait : qui veut faire l'ange fait la bête, et les bêtes grâce à Dieu, encore aujourd'hui, ont un véritable sens de leur corps, tandis que nous, nous n'avons parfois même plus le sens que les bêtes ont de leur corps, ce qui est tombé bien bas.
Toujours est-il que dans la fête de la transfiguration, c'est précisément une autre conception du corps qui nous est proposée et pourtant qui n'est pas étrangère à la manière dont nous pouvons percevoir notre propre corps. De ce point de vue-là, c'est beaucoup plus riche et beaucoup plus vrai. Il y a une chose à laquelle on ne fait pas peut-être assez attention, c'est que le corps, et plus spécialement le visage, mais pas uniquement le visage, le corps dans son ensemble, peut être une manifestation extrêmement profonde de la personnalité. Quand on pense à ce qu'est un sourire, on peut effectivement le réduire à une certaine mécanique musculaire qui fait qu'on tend ou l'on détend le muscle zygomatique, mais en réalité, c'est tout autre chose. Ce qui se passe dans le sourire, ce qui se passe dans le regard, ce qui se passe dans les larmes, ce qui se passe dans un cri de joie, ce qui se passe dans l'acte vocal du chant, tout cela c'est littéralement un resplendissement de nos facultés spirituelles. Et à ce moment-là on voit effectivement que la conception du corps est tout à fait différente, ce n'est plus un corps objet, un corps manipulable, un corps mécanique, mais c'est un corps spiritualisé.
Et c'est sans doute le grand malheur de notre temps, que de n'avoir pas compris le corps comme lieu possible de la manifestation de la spiritualité et de la vie psychique de l'homme. C'est pour cela qu'on a tant de gens qui sont, comme on dit, mal dans leur peau, l'expression en dit long, ou qui sont malheureux, maladroits, etc, qui dans les moindres gestes de leur existence, de leur corps, à l'image de ces intellectuels qui sont des cerveaux sur pattes, mais qui ne savent pas se couper une tranche de pain, ce sont des handicapés de la société, on en a comme cela des kilos, et c'est dramatique.
Précisément, la Transfiguration, je crois que c'est ce qui va dans le sens de la spiritualisation du corps, mais plus encore, c'est carrément la divinisation du corps. Car si le Christ a voulu se manifester ce jour-là dans le mystère intime de ce qu'Il est, Il l'a fait à travers son visage, et la lumière de ses vêtements et de son corps. Autrement dit, Il a montré aux disciples que le corps humain, qui n'était pas d'ailleurs dans la tradition juive toujours très bien considéré, était le lieu même de la Transfiguration. Ce n'est pas la Transfiguration de l'âme du Christ, elle est déjà totalement au Père, c'et la transfiguration de son corps, et c'est cela que nous célébrons. Nous célébrons un corps humain, celui qui est né de la Vierge Marie, un corps absolument comme le nôtre, un corps à la fois du point de vue médical, objectif, musculaire et tout ce que vous voudrez, bâti comme nous, mais que dans ce corps, a brillé aux yeux des disciples, pendant une sorte d'extase, la splendeur de la divinité et de la gloire de Dieu qu'Il a revêtu. Donc, cela veut dire que le corps est désormais lieu possible de la manifestation du divin. Je cite toujours cette phrase que j'aime beaucoup parce qu'elle en dit très long. On dit qu'un jour saint François de Sales a rendu visite à saint Vincent de Paul qui n'était pas très en forme, il était grippé, à cette époque c'était beaucoup plus dramatique qu'aujourd'hui, il a quand même permis que saint François de Sales vienne lui dire bonjour, donc, il n'y avait ni les antibiotiques, ni les anti-douleurs, et vous imaginez la tête que devait avoir saint Vincent de Paul, il avait les yeux un petit peu bouffis de fièvre et de grippe, et cependant, saint François de Sales a été fasciné par son visage, et il a dit cette chose que je trouve très belle : comme Dieu doit être bon pour que sur son serviteur Vincent de Paul qui pourtant est malade il puisse faire resplendir une telle bonté.
Je crois que c'est une phrase à retenir pour expliquer la Transfiguration. Comme Dieu doit être bon, comme Dieu doit être beau, pour laisser resplendir dans le corps de Jésus-Christ une telle bonté, et une telle beauté. Et c'est cela la Transfiguration. C'est la vocation que nous avons dans l'intégralité de notre être y compris notre corps, à être divinisés. Et si aujourd'hui, on a cette espèce de méfiance ou de peur vis-à-vis du corps, qui peut être légitime parce que de temps en temps on en fait n'importe quoi, mais ce qui dévie l'usage du corps, ce n'est pas le corps, c'est le cœur.
Le péché n'est pas dans le corps, mais le péché est dans le cœur, et on l'oublie. Cela veut bien dire que là où il y a la racine du mal et du péché en nous, c'est notre libre-arbitre, c'est notre liberté, c'est notre cœur, c'est notre volonté, mais notre corps par lui-même n'est pas source de mal. Ceci on l'a dit dans une certaine théologie pour faire peur aux gens, mais je n'en crois pas un mot et je pense que c'est faux. Je crois que cette théologie de la Transfiguration est extrêmement positive et vraie. Elle montre que là où effectivement le corps par la violence, la torture peut-être le lieu de la manifestation du mal et de la méchanceté de l'homme, c'est clair, mais le corps peut être aussi le lieu de la manifestation de la Gloire de Dieu et c'est pour cela que nous devons nous réjouir de célébrer aujourd'hui cette fête.
AMEN