TRANSFIGURATION : PLÉNITUDE ICONOGRAPHIQUE TRINITAIRE

Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

N

ous venons d’entendre cet évangile de la Transfiguration, et je voudrais l’aborder par un biais un peu annexe : avez-vous déjà es­sayé de représenter la Sainte Trinité, avez-vous déjà pris un bout de papier et un crayon pour vous repré­senter la Sainte Trinité ? Peut-être n’y avez-vous même jamais pensé ? Dans l'Église, il a fallu du temps avant de représenter la Trinité, en effet, on représen­tait le Christ, Marie, et la Trinité vient tardivement. Je ne pose pas la question de la légitimité mais bien de la possibilité de représenter le mystère du Dieu ineffable en trois personnes, Père, Fils et Esprit-Saint.

Il y a trois manières : la première c’est sim­plement l’évocation, la deuxième c’est une sorte de figuration géométrique, et la troisième c’est de pendre des visages d’hommes pour essayer de représenter la Sainte Trinité.

L’évocation ? c’est cette merveilleuse abbaye de Silvacane, (si vous êtes de passage dans la régions, je vous conseille d’aller jusque-là), vous y verrez le chevet plat avec trois baies de lumière. C’est une fa­çon de représenter dans cet art cistercien très épuré, la Trinité, simple évocation.

L’autre manière, c’est la figuration géométri­que. Dans certaines églises, vous aurez peut-être vu des triangles, des cercles entremêlés, des delta grecs, le trèfle, comme en Irlande où saint Patrick aimait à se représenter la Trinité à partir de cette petite fleur des champs, quatre c’est la chance, mais trois c’est la Trinité. Les maçons au Moyen-Age avaient choisi le triangle pour se mettre sous la protection de la Trinité c’est pour cette raison que les francs-maçons ont re­pris le triangle et ont mis un œil dedans. Personnel­lement, ces figures géométriques ne me parlent pas beaucoup, parce que le papier trigonométrique ne m’a jamais parlé de l’amour du Dieu vivant pour moi.

Je leur préfère donc les autres figurations à visages d’hommes. Vous connaissez cette représenta­tion de l’Orient chrétien, parce qu’elle a pris place dans nos églises, nos oratoires, et qui reprend la ren­contre d’Abraham et des trois anges, c’est le chapitre 18 de la Genèse largement commenté par la lecture allégorique des Pères de l'Église, qui relate cette visite particulière en y voyant déjà comme une "pré-visite" de la Sainte Trinité, c’est l’icône de Roublev du quin­zième siècle, merveilleuse icône avec ses jeux de li­gnes, de gestes, de regards. En Occident, il y a deux formes de représentation : la juxtaposition et la super­position.

Le Moyen-Age utilise la juxtaposition en montrant trois visages identiques, ou encore, le Père et le Fils sont identiques, et au milieu, il y a la co­lombe de l’Esprit Saint, comme dans le Couronne­ment de la Vierge originaire de Villeneuve-lès-Avi­gnon et qu’on peut admirer au Louvre. Il y a aussi la juxtaposition des trois personnages mais différenciés par un attribut : le Père porte un globe, le Fils, la Croix, et l’Esprit colombe plane au-dessus.

Dans la superposition, (regardez le vitrail du fond), Dieu le Père barbu, le Christ en croix, (ici au baptême), et la colombe. Toutes ces manières de re­présenter la Trinité sont un peu critiquables, mais elles traduisent l’effort de l’homme pour représenter un mystère ineffable, mais si ces représentations sont critiquables, il ne faut pas oublier qu’on a aussi frôlé le pire. En voulant chosifier le mystère on a dépassé les limites : cette représentation d’une sorte de mons­tre à trois têtes, ou encore au dix-septième siècle, une personne qui avait des révélations représentait le saint Esprit sous la forme d’un jeune homme. Le Pape Be­noît XIV, au dix-huitième siècle dans un texte peu connu, a essayé de face à certaines dérives en mettant un peu d’ordre dans les critères de représentation de Dieu. Il émet d’abord un principe négatif : personne ne peut représenter Dieu tel qu’Il est, et ensuite un principe positif, disant que la manière exacte de re­présenter Dieu est celle que Dieu lui-même a utilisé pour apparaître dans l’Ecriture. Ainsi, le critère de discernement pour représenter la Sainte Trinité est simplement la façon dont Dieu se manifeste dans l'Ecriture Sainte, donc on rejette la représentation de l’Esprit sous la forme d’un jeune homme, on rejette aussi ce Dieu tricéphale, on va rejeter aussi la repré­sentation de la Mère de Dieu enceinte du Père du Fils et de l’Esprit, car ce n’est pas de cette manière que Dieu parle de lui-même dans l’Ecriture. Par contre on accepte les représentations de juxtaposition du trône de grâce, le Père en haut, le Fils sur la Croix, la co­lombe ; on va accepter aussi celles qui reprennent Genèse 18, la visite des trois anges à Abraham. Mais toute acceptation ou refus d’une représentation don­née est faite en fonction de la référence à l’Ecriture.

Il y a une autre manière, très proche de l’Ecriture, qui nous permet de nous représenter Dieu tel que lui-même veut se révéler : par exemple, l’Annonciation, la voix de l'Ange qui annonce à la petite jeune fille qu’elle sera Mère du Sauveur, l’Esprit qui prend Marie sous son ombre, et le Christ qui vient se nicher au creux d’une maman ; c’est le Baptême où le Christ s’avance au milieu des pé­cheurs, où le baptiseur le plonge dans cette même eau que celle des pécheurs et où, dit saint Luc, l’Esprit sous forme corporelle, plane au-dessus comme une colombe ; et c’est aussi, et j’arrive à mon sujet, le Transfiguration.

La Transfiguration va peut-être encore plus loin que ces deux premières représentations de l’Annonciation et du Baptême, parce qu’ici, c’est la voix du Père, (comme au Baptême), le Fils qui appa­raît dans une sorte de fragrance de lumière extraordi­naire, et en même temps, la nuée qui non contente de se focaliser, de se concentrer, de se ramasser comme cette colombe qui plane au-dessus de Jésus au Bap­tême, non contente de se ramasser sur la personne du Fils, cette nuée prend avec elle Pierre, Jacques et Jean. Cette lumière ne descend pas en "piqué" sur Jésus, ne se contente pas de la personne du Fils, mais comme dans une sorte de grand manteau, elle saisit aussi Pierre Jacques et Jean. Elle saisit l'Église, elle nous saisit nous, et vous percevez maintenant com­ment cette icône de la Transfiguration est peut-être l’image la plus intégrale de ce mystère qui nous saisit, de la Sainte Trinité, parce que nous entendons la voix du Père, nous voyons la Gloire du Fils, et nous som­mes saisis, intégrés dans cette nuée de l’Esprit Saint, rendus participants à la Gloire et au Corps du Fils, nous sommes faits fils et filles dans le Fils. Comme nous sommes loin de ces représentations géométri­ques. Au contraire, nous sommes envisagés comme une sorte d’icône de la Trinité, complètement intégrés dans ce mystère du Dieu vivant.

Réjouissons-nous, il n’est permis à personne d’être triste, car aujourd’hui, nous allons intégrer sur ce Tabou de lumière, nous allons revêtir de ce man­teau de lumière, ce manteau de la grâce, de manteau non tissé de main d’homme, nous allons en revêtir Jérôme et Dimitri et les intégrer à l'Église.

 

AMEN