LA RÉVÉLATION DES SOURCES DU CHRIST
Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Lumière du soir au mont Tabor
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ette fête de la Transfiguration nous fait pénétrer dans un des aspects les plus importants du mystère du Christ au cours de sa vie sur la terre. En effet, saint Luc prend soin de nous préciser que Jésus est monté sur la montagne pour prier, et c'est tandis qu'Il priait que son visage, son corps et même ses vêtements furent transfigurés, devinrent resplendissants de lumière. C'est donc à partir de la prière de Jésus que s'est produit ce mystère de la transfiguration corporelle du Christ. Qu'est-ce à dire?
La prière de Jésus c'est ce contact radical du Verbe, de la deuxième personne de la Trinité avec le Père. Jésus incarné, Jésus venu sur la terre, Jésus devenu l'un d'entre nous reste dans cette extraordinaire et incompréhensible communion avec le Père qu'aucune intelligence humaine ne peut comprendre ni même pressentir. Et c'est dans ce contact permanent avec le Père, dans ce face à face infini d'amour entre le Père et le Fils que Jésus puise tout ce qu'Il est et aussi tout ce qu'Il fait et toute sa mission. Toute l'œuvre du Christ incarné, non seulement les actes et les miracles qu'Il a posés, mais surtout cette œuvre de salut qu'Il accomplira plus particulièrement dans sa Pâque quand Il mourra sur la croix et quand Il ressuscitera, vivant, du tombeau au matin de Pâques, toute cette œuvre s'enracine dans ce contact permanent, intime, fondamental de Jésus avec le Père. Ce contact qui s'explicite dans la prière mais qui ne se limite pas à elle, mais que précisément les évangélistes et saint Luc en particulier à plusieurs reprises, veulent concrétiser dans cette mention de la prière de Jésus. Il est très remarquable que c'est dans sa prière que Jésus est transfiguré.
Et c'est pourquoi, quand la voix du Père proclamera qu'Il est le Fils Bien-Aimé, quand la nuée de l'Esprit couvrira Jésus de son ombre, ce ne sera que le déploiement visible aux yeux de Pierre, Jacques et Jean, de ce mystère ineffable qui était radicalement présent et qui est le plus important. Si le Père peut parler aux disciples c'est parce que, d'abord, il est dans cet entretien fondamental et constant avec son Fils. Et si le Fils ensuite peut révéler le Père, c'est parce qu'il se ressource sans cesse dans ce regard d'amour du Père, l'Esprit étant comme le rayonnement glorieux de cette rencontre du Père et du Fils.
La Transfiguration de Jésus, c'est donc comme la révélation des sources du Christ. Non seulement sa source avant que de s'incarner, avant de devenir homme Il est Dieu, mais du fait que, tout au long de sa vie humaine Il ne cesse jamais d'être Dieu et que ce qui donne sens à cette vie humaine, c'est précisément son substrat divin. C'est parce que Jésus est tout entier rempli, imprégné de cet amour du Père, c'est parce qu'Il ne cesse jamais de vivre de cet amour du Père, c'est parce que tous les battements de son coeur et tous les instants où Il respire, pense et parle, ne sont que l'expression de cet amour du Père dont Il vit, qui lui suffit, c'est pour cela que Jésus peut être notre frère, que Jésus peut se faire homme, peut se rendre proche de nous.
Nous pensons quelquefois que, en tant que Dieu, le Christ est infiniment lointain et puis que, en tant qu'homme, il s'est fait proche. Mais cette proximité du Christ comme homme n'est que la révélation de la proximité bien plus fondamentale du Christ comme Dieu. C'est parce qu'Il est Dieu que le Christ est proche de nous. Et cette proximité vient de ce que Dieu est la source, ce qui sans cesse, donne existence et vie à tout ce qui est, et à nous en particulier, parce que l'amour de Dieu est ce qui nous maintient dans l'existence, à tout instant et que chaque étincelle de notre esprit, chaque battement de notre cœur, c'est la traduction dans notre monde de cet amour de Dieu qui jaillit au plus profond de nous-même. De la même manière, quand le Christ se révèle à nous, c'est le mystère réel, déjà présent dans le monde, déjà présent dans notre vie qu'Il rend, en quelque sorte, palpable, tangible pour nous. Jésus s'est fait homme pour que nous comprenions à quel point Dieu est proche de nous. Jésus se fait notre frère pour que nous comprenions à quel point l'amour de Dieu est intime et tendre. Dieu est plus nous que nous-mêmes.
C'est pourquoi cette transfiguration n'est pas un mystère d'éloignement, n'est pas un mystère qui nous écraserait, n'est pas un mystère de frayeur. C'est au contraire, une certaine manière de nous faire comme pressentir et comme palper, à tâtons, ce qu'il y a de plus doux, de plus profond, de plus proche et de plus intime dans la tendresse de Dieu à notre égard.
Que nous apprenions à comprendre que Dieu n'est pas un Dieu lointain, que Dieu est un Dieu infiniment proche. Même si son amour est sans limites, même si nous ne pouvons pas le comprendre, Il est proche, infiniment proche. C'est une déformation humaine que de vouloir, au sens littéral, comprendre c'est-à-dire enfermer dans ses mains, ce qui s'approche de nous. Nous devons nous laisser envahir par la présence de Dieu. Nous devons nous laisser envahir par cette intimité, cette tendresse de Dieu, comme d'ailleurs nous devrions nous laisser envahir par la présence de chacun des êtres qui nous sont proches. Si on a déjà mis la main, on ne comprend pas au sens d'enserrer dans sa connaissance ou dans ses bras les êtres qu'on aime, car tout être est infini et ce qui est vrai de Dieu est vrai, aussi d'une certaine manière de chacun de nos frères.
Laissons-nous prendre, entraîner au-delà de nous-mêmes par ce mystère de Dieu. Ne cherchons pas à mettre la main dessus. Apprenons cette attitude d'ouverture, d'accueil, d'abandon qui fait que nous sommes pris, conduit, sans que nous puissions nous-même guider, diriger et dominer cette situation. Car le mystère de Dieu est un mystère infini et il nous entraîne au-delà de nos limites.
AMEN