VOULOIR RETENIR LA PRÉSENCE
Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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eigneur, il nous est bon d'être ici, si tu le veux, faisons-y trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie".
Que de fois, frères, lorsque nous rencontrons le Christ dans notre vie, lorsqu'il est venu au-devant de nous dans la lumière et la gloire, dans la tendresse de son amour, nous avons voulu comme Pierre, nous avons eu cette réaction de dire : "Seigneur, il est bon que nous restions ici, sur la montagne. Dressons-y une maison à ton prophète Elie, à celui qui a annoncé ta Parole, à celui que tu as envoyé à Israël pour lui dire de se convertir. Dressons lui une maison pour qu'il demeure près de toi. Et à ton saint prophète Moïse, celui qui a suscité ton peuple, qui l'a libéré de l'Egypte à cause de ton appel, à cause de ta force, celui qui a parlé avec Toi, celui qui s'est tenu devant Toi, que je lui construise un temple."
Oui, que de fois, nous avons voulu construire par nous-mêmes, construire une maison pour le Dieu du salut qui venait au-devant de nous, que de fois nous avons voulu enfermer Dieu aux dimensions de nos demeures humaines, de nos désirs humains. Que de fois nous avons ainsi défiguré le visage même de Dieu. Que de fois nous avons défiguré le visage de Jésus transfiguré. Que de fois nous en avons fait simplement un homme, une sorte de révolutionnaire, une sorte d'homme qui marche au-devant de l'humanité, mais qui se confond avec elle, un homme qui nous ressemble tellement, un homme à la mesure de nos limites et de nos petits désirs humains.
Ou que de fois encore, nous avons voulu en faire un simple thaumaturge, quelqu'un qui nous sortirait de toutes nos difficultés, un Dieu à notre mesure, un Dieu merveilleux qui ne nous a pas rencontré vraiment, parce que simplement nous avons voulu le mettre à l'abri sous des tentes humaines, sous des demeures humaines, à l'image de nos désirs.
Et comme Pierre, nous ne savons pas très bien ce que nous disons à ce moment-là, car aussitôt, c'est la réponse de Dieu, c'est la nuée qui se précipite sur les disciples pour les envelopper de sa lumière.
Oui, si le Fils de Dieu est apparu sur notre terre, s'il a manifesté en ce jour-là, sa gloire à ses disciples à travers cet éclat de lumière qui jaillissait comme du plus profond de lui-même pour manifester sa véritable nature divine, incarnée, prise dans notre chair, en même temps, la nuée a reposé sur les disciples. Et la nuée, c'est cette lumière de la présence de Dieu, qui guidait le peuple à travers le désert.
Oui, frères, ce n'est pas à nous de construire une maison pour notre Dieu. C'est au Seigneur lui-même de nous construire cette maison nouvelle Cette maison n'est pas fixe, à l'image de nos demeures humaines, une maison qui n'est pas fichée en terre comme les piquets de nos tentes. Une maison qui est une nuée, c'est-à-dire à la fois ce lien entre la terre et le ciel (la nuée étant toujours ce qui se tient entre le ciel et la terre), et en même temps, la nuée étant un lieu mobile, qui se déplace, ce qui est léger, ce qui tourbillonne, ce qui nous emporte dans un souffle, le souffle de l'Esprit.
La réponse de Dieu en ce jour-là, lorsque les disciples voulaient saisir la gloire de Dieu et l'enfermer dans la maison de leur propre humanité, ce fut précisément cette nuée lumineuse qui les a saisis. Et à ce moment-là ils ont été saisis de frayeur et de panique, parce qu'ils ont compris que maintenant, la lumière que le Christ était venu apporter dans le monde, cette lumière qui jaillissait du plus profond de lui, cette lumière-là était en train de les envahir et de les amener, à leur niveau, à une transfiguration, à une transformation complète de leur être.
Oui, maintenant, ce n'est plus comme Moïse, on ne pouvait plus simplement regarder Dieu face à face. Il n'y avait plus ce voile tombé de la face de Moïse pour qu'on puisse regarder la gloire de Dieu. Mais, il y avait une lumière qui jaillit du cœur même de Dieu et qui vient jusqu'au cœur de l'homme, et qui le saisit et l'emporte.
Il n'y avait plus ce jour-là, une lumière venue des tables de la loi dans la pierre, mais une lumière qui veut se graver au plus profond de notre chair. Maintenant, la Loi n'est plus extérieure à nous, la Loi est une Loi Nouvelle. C'est la présence même de Dieu, la fulgurante et la transparence de cette présence de Dieu qui est inscrite au plus profond de notre cœur. Et maintenant, il n'y a plus à rester quarante jours sur la montagnes, il n'y a plus désormais ni repos ni trêve, car maintenant, il va falloir marcher dans la nuée de Dieu et marcher vers la Pâque.
Oui, frères et sœurs, lorsqu'ils étaient sur le Thabor, les disciples n'ont pas pu saisir la présence de Dieu pour la domestiquer à la mesure de leur prétention, de leurs désirs. Ils ont été pris, ils ont été aveuglés, et maintenant, ils sont emportés comme dans un souffle. Ils sont pris dans cette nuée lumineuse de la gloire de Dieu et il faut maintenant qu'ils s'avancent avec Jésus vers Jérusalem.
Si la liturgie a choisi aujourd'hui que nous nous arrêtions sur le Mont Thabor avec les disciples, dans cette vision de gloire, ce n'est pas simplement pour y rester. Mais c'est d'abord pour que nous comprenions que si le Seigneur a été transfiguré et nous a montré dans son humanité sa gloire de Fils, c'est parce que nous aussi nous devons en vivre, en l'écoutant, vivre pleinement ce qu'il a vécu, c'est-à-dire que puisque lui est manifesté comme transfiguré, comme porteur de la gloire qu'il tient de son Père de toute éternité, il faut maintenant que nous sachions que le sens profond de notre vie chrétienne, c'est de porter au fond de notre cœur, et par toute notre vie, de laisser transparaître peu à peu, de nous laisser transfigurer nous aussi par cette lumière que Dieu a déposée par la grâce de notre baptême au plus profond de notre cœur.
Et ensuite, que nous apprenions encore ceci : cette démarche n'est pas un arrêt, une halte, une oasis, mais le Christ transfiguré prend ses disciples dans cette nuée qui va les conduire, les emporter, comme la nuée a conduit le peuple à travers le désert, qui va les emporter, comme le Christ, de ce monde à son Père, qui va les conduire du Mont Thabor à Jérusalem, pour y contempler le Seigneur de gloire mis à mort, pour y être témoin du Seigneur de gloire ressuscité, qui va les emporter comme le Christ à travers le monde pour proclamer l'Evangile, et qui va les emporter à travers leur propre mort, dans le sang du Christ ressuscité, dans la gloire et la lumière.
Oui, tel est le sens de notre vie, tel est le sens de notre baptême. Non pas une lumière qui jaillirait de l'extérieur, mais une lumière qui transparaît du plus profond de nous-mêmes, qui apparaît pour nous transfigurer, pour nous rendre de plus en plus fils de Dieu et pour nous emporter, pour nous saisir, faire de nous des témoins de l'évangile, faire de nous des témoins de la Résurrection, pour appeler l'univers à passer de ce monde, à travers ce monde, à travers le péché de ce monde, à travers les échecs de notre humanité et du quotidien de notre vie, appeler à l'espérance de contempler la gloire de Dieu, à nous laisser transfigurer peu à peu par la gloire de Dieu qui nous conduira auprès du Père.
AMEN