UN COIN DU VOILE EST LEVÉ
Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN
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out est tenu dans sa clarté, tout est désormais dans sa lumière". La scène, l'épisode de cette Transfiguration de Jésus nous signifie que depuis l'Incarnation dans la chair du Fils de Dieu, depuis que "le Verbe s'est fait chair", toute chair tient dans sa clarté, toute chair est saisie de sa lumière. Et aux yeux des disciples d'hier comme d'aujourd'hui pour nous, nous devons tout voir dans cette lumière. Tout le reste, tout autre vision des choses, tout autre approche du monde ou de compréhension ne serait que de tomber dans ce que nous appelons la lumière artificielle.
Tout tient dans sa clarté. L'univers d'abord, symbolisé ici par cette haute montagne. La montagne est le sommet de la terre, la montagne c'est le symbole de l'élévation de la terre vers Dieu. Lorsque la montagne est saisie par sa lumière, toute la créature matérielle, toute la création minérale, tout ce qui n'est pas humain ou angélique est saisi dans sa clarté. Cette montagne n'est pas simplement le lieu géographique où il fallait que Jésus se tînt, mais cette montagne est désormais l'univers tout entier baigné de sa lumière. Et tout chrétien, et nous-mêmes d'abord, qui ne regardons pas la montagne et tout relief et toute nature, et la terre dans sa matérialité même, hors de la lumière du Christ, hors de la clarté du Christ, devient matérialiste. Et il n'y a pas que des athées qui sont matérialistes. Nous le sommes aussi beaucoup chaque fois que nous traitons les choses de la terre en dehors de la clarté du Seigneur, chaque fois que nous prenons la terre pour ce qu'elle n'est pas, c'est-à-dire transfigurée déjà dans la lumière du Seigneur. Il y aurait là beaucoup de choses à dire sur la façon dont nous autres, chrétiens, traitons les choses de la terre. Parfois nous nous y enfouissons, parfois nous nous y perdons, parfois nous maltraitons cette terre. Peut-être bien souvent, sous des prétextes spirituels, nous la voulons indifférente Ce n'est pas vivre dans la Transfiguration.
Et puis il y a toute l'œuvre de Dieu pour cette terre. Il y a Moïse et la Loi, ce qui signifie que, depuis la Transfiguration, toute la Loi est désormais dans la clarté du Transfiguré. Et si notre regard, à nous chrétiens, sur ce qui est la Loi, les commandements, les prescriptions de l'Église, les droits fondamentaux de l'homme, dont nous parlons beaucoup quand il s'agit des autres peuples et que nous méprisons tant dans nos relations personnelles, si nous traitons toute loi en dehors de la clarté du Ressuscité, nous devenons des légalistes, nous devenons des moralistes, nous devenons des gens qui ne vivons plus que sous la Loi, en faisant de cette loi un pur code de conduite, si ce n'est de déontologie. Là encore, parce que Moïse est sur la montagne de la Transfiguration, lui l'homme qui a reçu la Loi, la Loi n'est plus un texte à appliquer, la loi n'est pas un code à respecter. Elle est ce qui, désormais, nous lie à Dieu en ses exigences les plus fondamentales, les plus radicales et les plus nécessaires dans le quotidien de notre vie. Comment, en tant que croyants, considérez-vous la Loi ? Celle de Dieu, celle de l'Église, celle qui doit régir la société des hommes ? Il y a une façon de vivre cette loi dans la Transfiguration ou une façon de la vivre hors de cette Transfiguration, et à ce moment-là, elle pèse, elle est insupportable, elle devient méprisable et on la rejette.
Il y a aussi Elie le prophète qui est saisi dans la lumière de la Transfiguration. Il est le coryphée de tous ceux qui sont envoyés par Dieu pour annoncer le Royaume. Elie est à la fois l'intime de son Seigneur et un homme public du messager Il est à la fois séparé de tous parce que choisi par Dieu, et uni à tous parce qu'envoyé par Dieu pour annoncer la Parole. Et cette prophétie qui est beaucoup plus large que celle du prophète Elie et de sa personne, c'est la prophétie de l'Église, c'est l'annonce du Royaume nouveau, c'est l'annonce du changement du cœur de pierre en cœur de chair, c'est l'annonce d'une fécondité nouvelle, c'est l'annonce d'un Dieu qui vient sans cesse nourrir l'homme quand celui-ci est tenté de fuir sa mission, comme ce fut le cas d'Elie. Comment regardez-vous, comment recevez-vous l'annonce de l'évangile aujourd'hui. Comment traitez-vous la Parole de Dieu? Comment recevez-vous son message ? Comment vivez-vous sa Parole ? Comment êtes-vous prophète ? Au jour de votre baptême, par l'onction du saint Chrême, l'Église a fait de vous un membre du Christ "prêtre, prophète et roi". Si ces réalités que j'évoque ne sont pas saisies dans la lumière du Transfiguré, dans la clarté de la divinité, tout ceci devient insipide, dépourvu de sens, une religion parmi d'autres, une opinion personnelle que l'on peut changer, adapter aux situations du moment, mais ce n'est plus la Parole de Dieu qui s'est fait chair en nous pour nous ressusciter.
Et puis il y a les disciples qui sont aussi saisis dans cette clarté, Pierre, Jacques et Jean. Et beaucoup plus que ces trois apôtres, tout disciple, tout apôtre tout baptisé, tout chrétien, tous ceux qui sont invités et qui répondent à l'appel du Seigneur sur la montagne. Ces trois disciples sont l'Église et l'Église est aussi saisie pour toute sa vie, pour toute son activité, pour toute sa destinée, dans la clarté du Ressuscité. Mais l'Église d'aujourd'hui, c'est nous. Comment traitons-nous l'Église de Dieu ? Que faisons-nous des nouvelles que nous apprenons, sur tel ou tel épisode, événement, prise de position dans la communauté chrétienne est-elle pour nous une sorte de structure, d'institution qui doit véhiculer le meilleur, bien qu'elle ne soit pas sans péché ? Est-ce que nous attendons tout d'elle comme d'une espèce d'Etat religieux-Providence ? Et les mots, là ne vont vraiment pas ensemble. Est-ce que nous attendons de l'Église qu'elle nous garde, nous protège, nous surveille, dans une certaine vision qui nous convient, qui nous assure, qui nous donne ce dont nous avons besoin, quand nous le désirons et pas à un autre moment ? Ceci c'est traiter l'Église en dehors de la clarté du Transfiguré, alors qu'elle est cette part humaine déjà transfigurée. Alors qu'elle est cette part humaine qui porte en elle la lumière de la Transfiguration pour la manifester aux hommes de ce temps.
Ainsi les chrétiens, nous-mêmes d'abord avant de penser aux autres, vous-mêmes nous sommes cette montagne. Jésus dit : "Il faut mettre la lumière sur le lampadaire et nous sous le lit " L'Église est cette montagne où Jésus appelle ses disciples, peut importe le nombre, on n'est pas là pour faire foule ou remplir des statistiques qui montent ou descendent comme celles des économies ou des sociologies. Elle est au milieu de la création, cette montagne chargée de signifier que le monde est transfiguré. Nous sommes Moïse et Elie chargés de vivre et de transmettre que toute Loi est transfigurée, toute parole prophétique est accomplie. Et nous sommes Pierre, Jacques et Jean, prosternés sur le sol parce que nous sommes poussière, levés dans la lumière parce que nous sommes ressuscités.
Alors la fête de la Transfiguration, ce n'est pas simplement un éclat lumineux ce n'est pas simplement un feu d'artifice une nuit d'été. C'est l'exigence même de notre vie chrétienne. C'est l'exigence même de notre réception, au fond de nous, le la clarté du Ressuscité. C'est l'exigence même de notre conversion qui n'est rien d'autre que de nous laisser transfigurer dans la gloire du Ressuscité, dans Le visage du Ressuscité, dans la chair de terre du Ressuscité, dans la gloire du Ressuscité, Parole prophétique et éternelle du Ressuscité.
AMEN