LA BEAUTÉ DE DIEU
Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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on visage devint resplendissant comme le soleil, ses vêtements éblouissants comme la lumière !" Jésus n'est-il pas, comme nous le dit l'auteur de l'épître aux Hébreux, "le resplendissement de la gloire du Père " ? N'est-Il pas la splendeur de Dieu ? La fête de la Transfiguration, c'est la fête de la beauté de Dieu. La beauté de Dieu manifestée sur le visage d'homme du Christ. Qu'est-ce que cela veut dire : la beauté de Dieu ?
Qu'est-ce que la beauté ? saint Thomas d'Aquin, quand il veut définir la beauté, avance trois éléments qui lui semblent indispensables pour qu'une chose soit belle. Il lui faut d'abord l'intégrité c'est-à-dire que cette chose soit entière, sans manque, sans faille, sans défaut. Puis il faut l'harmonie, l'équilibre, cette sorte de correspondance des partie qui se complètent mutuellement dans une sorte de symphonie. Enfin il faut le rayonnement, un éclat, une lumière, une irradiation.
La beauté de Dieu, la beauté de Dieu révélée sur le visage du Christ, c'est donc d'abord l'intégrité. Intégrité qui est, bien entendu, la qualité première de Dieu. Dieu qui est parfait, Dieu qui est sans aucun défaut, sans limite, Dieu qui est plénitude de son être. Et quand Jésus nous révèle le visage de Dieu, Il nous révèle cette plénitude, cette perfection, cette absence totale de faille, de limite. Nous ne devrions pourtant pas entendre cette notion d'intégrité comme la simple sauvegarde de l'identité de la réalité qui est belle. Qui dit intégrité implique une densité, une profondeur. L'intégrité c'est comme un poids, une sorte de pesanteur non pas au sens lourd mais d'une présence intense, d'une intensité qui n'admet pas de limite. Dire que Jésus est la beauté de Dieu, c'est parler de cette profondeur intérieure, de cette densité intime de Jésus. L'intégrité divine de Jésus, divine et humaine de Jésus, c'est cette sorte de présence forte, puissante qui fait que, en contemplant le Christ, en rencontrant le Christ, on a l'impression de sentir quelqu'un de fort et de puissant sur lequel on peut s'appuyer sans crainte de trébucher. Une sorte de grandeur, de plénitude.
L'harmonie, l'équilibre. Jésus est parfaitement Dieu, parfaitement homme. Sa divinité et son humanité concourent harmonieusement l'une avec l'autre. Il y a une connaturalité, une complémentarité, une unité profonde entre sa nature divine et sa nature humaine qu'Il a prise, parfaitement proportionnée, parfaitement équilibrée. Là aussi, nous ne devrions pas nous en tenir seulement à une sorte d'équilibre harmonieux mais un peu académique, une sorte de beauté parfaitement ripolinée. Cette harmonie, cet équilibre est vivant. Ce n'est pas un équilibre statique, mort. C'est une harmonie en marche, en mouvement, dynamique. La beauté du Christ n'est pas une beauté froide, intemporelle. La beauté de Dieu n'est pas celle d'une indifférence transcendante. La beauté de Dieu, elle est toute frémissante de vie. Il y a dans le Christ cette sorte de tremblement de la vie. Et l'équilibre entre sa divinité et son humanité, bien loin de se tenir en dehors de notre histoire, de notre monde et de notre vie, cet équilibre est participation à tout ce frémissement de notre histoire. Si le Christ s'est incarné, c'est à cause du péché de l'homme, et c'est pour venir racheter ce péché, pour venir sur la croix épouser notre condition humaine jusque dans ses profondeur les plus ténébreuses et les plus abîmées. Autrement dit, l'équilibre du Christ, la plénitude du Christ ne sont pas étrangères à notre condition humaine. Au contraire, Il vient restructurer de l'intérieur ce qui est abîmé. Il vient dans un immense élan d'amour, de pitié, de miséricorde épouser notre faiblesse et notre fragilité pour nous donner une nouvelle jeunesse, une nouvelle vie.
C'est pourquoi, en définitive, c'est le troisième élément dont parlait saint Thomas, ce rayonnement, qui va nous donner peut-être le secret de la beauté du Christ. Si la beauté n'était qu'intégrité ou qu'équilibre, elle pourrait être une beauté anonyme, indifférente. La véritable beauté, elle est rayonnement. Elle est dépassement de soi-même, elle est une sorte de communion, de communication de soi avec ce qui l'entoure. Qu'est-ce qu'un rayonnement sinon quelque chose qui jaillit du cœur d'un être pour se répandre sur ce qui l'entoure ? Le rayonnement de la beauté met en communication et donc en communion la chose belle avec tout ce qui l'approche. C'est ainsi qu'une réalité, parce qu'elle est belle, communique sa beauté à ceux qui s'en approchent. Et la contemplation de la beauté est précisément ce qui consiste à nous remplir de ce rayonnement qui émane d'une réalité qui est belle et qui vient nous nourrir, nous alimenter, nous faire participer à son mystère, nous faire communier à sa réalité profonde, à sa splendeur. Or ce rayonnement de la beauté du Christ est tout à fait étrange car c'est un rayonnement "qui vient d'ailleurs" et en même temps ce rayonnement vient du cœur de la réalité qui est belle, vient du cœur du Christ.
Ce rayonnement vient d'ailleurs. Ce rayonnement est un dépassement pour ceux qui le reçoivent, mais il est aussi un dépassement pour la chose qui rayonne. Ce rayonnement est comme un mystère, il n'est pas quelque chose que l'on peut cerner, que l'on peut analyser. C'est comme le passage d'une venue de plus loin. C'est comme si on était traversé par quelque chose sur quoi l'on ne peut pas mettre sa main, que l'on ne peut pas étreindre. Ce rayonnement est indéfinissable, inimaginable, il est merveille, il est miracle. Et dans le Christ le rayonnement de sa beauté vient effectivement d'ailleurs car c'est le rayonnement divin qui traverse en l'illuminant son visage d'homme, pour se répandre sur nos visages à nous et remplir notre cœur. Il vient de plus loin, il vient d'un au-delà, il vient de l'infini. Ce rayonnement vient de Dieu. Et en toute chose il en est ainsi. Toute chose est belle dans la mesure où elle est traversée par un mystère qui vient de plus loin qu'elle et qui s'origine dans le mystère de Dieu. Mais ceci se réalise de façon plus particulièrement vraie et immédiate dans le Christ puisque, à travers les traits de son visage d'homme, c'est le mystère de sa nature divine qui rayonne et nous atteint.
Seulement, en même temps que ce rayonnement vient d'ailleurs, il vient du cœur même de la chose qui est belle, il lui appartient en propre, il fait corps avec elle. Il ne lui est pas étranger, Il lui est familier, il fait partie de cette réalité qui est belle Et c'est cela le mystère le plus profond de la beauté, quelque chose qui vient d'ailleurs et qui, en même temps, appartient à la réalité, définit son cœur le plus intérieur et le plus intime. Dans le Christ, la divinité est bien un au-delà infini par rapport à la chair humaine du Christ, sans commune mesure entre cette chair semblable à la nôtre, reçue du sein de la vierge Marie et puis sa nature divine reçue du cœur du Père de toute éternité. Et pourtant cette nature divine n'est pas étrangère à l'humanité du Christ, elle est en son cœur, elle est le plus profond de Lui-même, elle est ce qui est le plus intime de sa personnalité même. Et en Lui se réalise à la fois ce mystère qui vient de plus loin et ce mystère qui est enclos en Lui, en sa plus grande profondeur.
Telle est la beauté du Christ. Et cette beauté du Christ, parce qu'elle rayonne, se communique à nous pour nous rendre beaux nous aussi. C'est cela la grâce. La grâce c'est le reflet, en nous, de la beauté du Christ. La grâce, c'est la communication qui nous est faite de ce mystère qui vient d'ailleurs et qui en même temps est au cœur du Christ, et qui nous vient d'ailleurs mais qui va devenir notre cœur le plus profond. Car nous aussi nous allons être transfigurés de l'intérieur. C'est ce que nous sommes dans notre être le plus intime qui va être repris, complètement illuminé, complètement transformé par cette grâce du Christ. La grâce du Christ atteint le plus profond de nous-mêmes pour le transformer en ce qui est totalement transcendant puisque la grâce veut nous diviniser. Rendez-vous compte : nous devenons semblables à Dieu. C'est une chose inouïe et impensable, et pourtant cela est vrai. Et c'est ce qui est le plus intime en nous qui devient ainsi parcelle de Dieu. Nous sommes d'autres Christs, nous sommes transfigurés parce que, en nous, le rayonnement de la beauté du Christ devient notre rayonnement. Notre rayonnement qui va établir équilibre, intégrité, plénitude, qui va restaurer dans notre nature déchiquetée, divisée, abîmée, partiellement détruite, notre nature pécheresse, notre nature enlaidie par tout ce qui l'a rendue infirme, par tout ce qui l'a mutilée, à cause de ce rayonnement du Christ, communiqué par la grâce pour devenir le nôtre, va nous restaurer en plénitude et faire de nous l'image du Christ Verbe de Dieu.
Que ce mystère de la Transfiguration ne soit pas étranger à notre vie quotidienne. C'est tous les jours, dans tous les instants de notre vie, que cette grâce nous est proposée pour restaurer en nous la paix, la joie, la beauté. Acceptons de recevoir de Jésus cette beauté, beauté spirituelle mais aussi beauté corporelle, car notre corps aussi, comme celui du Christ, est appelé à cette plénitude, à cette splendeur, à ce rayonnement, à cette intégrité. Ce sera accompli au jour de notre résurrection, mais cela est déjà en marche, cela est déjà en chemin en nous. Et petit à petit, cela s'opère, cela s'établit, cela s'agrandit, cela nous épanouit. Que la grâce de Dieu soit avec vous !
AMEN