VOIR LA GLOIRE DE DIEU

Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans la préface de ce jour, nous chanterons tout à l'heure "que le Christ, en sa Transfi­guration laissait transparaître en sa chair la clarté dont resplendira le corps de son Église", et le curé d'Ars, fin théologien, disait un jour à ses paysans :"Au jour du jugement, on verra briller la chair de Notre-Seigneur à travers le corps de ceux qui l'auront dignement reçu sur la terre."

Je voudrais méditer avec vous sur ces quel­ques mots dont vous voyez bien qu'ils rejoignent la même réalité et le même mystère, exprimé par la li­turgie de l'Église ou par ce prêtre du dix-neuvième siècle. Ce que nous célébrons aujourd'hui, c'est "l'au­jourd'hui de la Transfiguration". Il n'y aurait pas avantage à célébrer un événement passé. Dans l'Église, nous ne sommes pas les musées de ce que le Christ ou de ce que Dieu a fait dans le passé pour les hommes. Nous célébrons un événement d'aujourd'hui, c'est-à-dire qui se réalise aujourd'hui tel qu'il a été vécu et annoncé, qui se réalise non plus dans la chair du Christ mais dans le corps du Christ c'est-à-dire l'Église, c'est-à-dire le peuple de Dieu chacun person­nellement et nous tous ensemble. C'est cela d'ailleurs la célébration liturgique des mystères de la foi. Elle rend présents les mystères du Christ et elle nous rend présents aux mystères du Christ.

Qu'est-ce qui est célébré aujourd'hui pour le corps du Christ qui est l'Église ? C'est la même chose que ce que les apôtres ont vu dans la chair du Christ, Lui qui est la tête de l'Église, au jour de la Transfigu­ration. Qu'est-ce à dire ? La réalité divine du Christ. La lumière de la divinité transparaissant dans la chair de l'humanité. C'est cela que nous célébrons pour nous aujourd'hui. La divinité lumineuse du Christ qui se donne à notre chair humaine pour la transfigurer.

Ce qui est annoncé ici par la préface ou cette citation du curé d'Ars c'est lorsque nous verrons, plus tard, non pas quelque chose qui est futur, mais une réalité qui est présente mais encore invisible. Quelle est cette réalité présente mais encore invisible que nous contemplerons lors du jugement, au-delà de la réalité terrestre de notre vie ? C'est la gloire du Christ, tout simplement. Et la même gloire que celle dont furent illuminés les trois apôtres, colonnes de l'Église, sur la montagne sainte, comme nous le rappelait Pierre dans l'épître de tout à l'heure. Nous sommes déjà en voie de transfiguration, aujourd'hui, mainte­nant, ici, qui que nous soyons. Pourquoi ? Parce que ce "Fils bien-aimé qui a toute la faveur du Père" est présent authentiquement et totalement en nous, avec cet amour et cette faveur du Père, depuis le jour de notre baptême. Depuis le jour de notre baptême, la gloire du Christ transfiguré nous habite. Elle nous habite et nous transfigure, car il n'y a pas de présence du Christ sans fécondité, sans efficacité immédiate de sa présence. Déjà, aujourd'hui, nous sommes transfi­gurés. Simplement nos yeux de chair ne voient pas cette transfiguration à l'œuvre dans notre propre être comme dans l'être de l'Église c'est-à-dire dans l'être du monde. Il y a une présence réelle de cette gloire du Christ en chacun d'entre nous.

Cette gloire évidemment en se voit pas et n'est pas encore totalement réalisée, elle n'a pas en­core achevé son œuvre dans le corps du Christ qui est l'Église, puisque nous sommes encore en chemin vers l'accomplissement de cette œuvre, mais cette œuvre est réellement commencée et réellement ébauchée. A chaque fois que nous recevons un sacrement de l'Église, à chaque fois que nous prions, à chaque fois que nous posons de tout notre cœur un acte dans la foi de l'Église, un acte dans la charité de l'Église, un acte dans l'espérance de l'Église, s'accomplit en nous une parcelle de cette gloire du Christ transfiguré. Aujour­d'hui, vous allez recevoir le corps du Christ dans l'eu­charistie, et bien aujourd'hui, vous serez un peu plus transfigurés qu'hier. Nous marchons ainsi, comme le dit saint Paul "de gloire en gloire vers la gloire sans fin". Et saint Paul le dit aussi "à son Image à Lui, à l'image du Christ". Il y a donc réellement, au plus profond de votre cœur de chrétien, la transfiguration du Christ réellement présente et agissante. Autrement, comment pourrait se manifester visiblement quelque chose qui n'est pas déjà réellement présent en nous ? Autrement ce que nous allons chanter de cette clarté qui doit resplendir dans le corps de l'Église, c'est une illusion, ou alors ce que disait le curé d'Ars c'est une erreur. Si la communion au corps du Christ n'est pas déjà en nous la clarté de la gloire du Christ qui brille, nous n'avons rien à faire avec l'eucharistie, ou alors nous réduisons cela à un geste de dévotion, mais cela n'a vraiment aucun intérêt.

Voyez-vous, la Transfiguration c'est vraiment une œuvre que le Christ accomplit aujourd'hui. Cela nous ne le savons pas ou nous le savons très peu parce que la vie du Christ est cachée en nous et elle est bien plus profonde que la surface de notre vie qui nous occupe quotidiennement, car nous sommes des vivants de façon extrêmement superficielle.

Qui a pu atteindre le cœur de son cœur ? l'in­time de son être ? Or c'est là que le Christ vit, c'est là qu'Il agit et c'est là que, déjà, Il nous glorifie. Et au fond, la foi, la foi pure, le seul acte de foi si vous voulez, c'est de croire en cela. C'est de croire que cette Transfiguration du Christ est déjà à l'œuvre en nous, même si nous le connaissons pas, même si nous ne le savons pas. Et c'est adhérer à cette œuvre, c'est comme les apôtres nous prosterner, non pas de peur mais d'émerveillement. Et c'est, comme Pierre, vou­loir dire à Jésus : "Je veux demeurer dans cette gloire". Evidemment cette demeure permanente ne nous est pas encore donnée, car tout simplement ce que nous sommes n'a pas encore été totalement mani­festé, mais cela est déjà vrai en nous.

Alors, la Transfiguration c'est vraiment l'objet de notre espérance, mais dans le régime chrétien, l'es­pérance n'est pas une récompense que nous aurons peut-être plus tard si … L'espérance, elle est aujour­d'hui, elle nous est donnée, mais simplement nous n'en avons pas la totale jouissance. C'est pour cela que nous l'attendons encore. Mais nous attendons quelque chose que nous possédons déjà. C'est donc vraiment l'objet de notre espérance, et ce qui nous est demande, c'est de le vivre avec patience, c'est-à-dire dans cette attente brûlante et zélée de voir, un jour, ce que nous sommes vraiment dans l'image du Christ glorifié dans notre propre chair et au plus profond de notre être. Oui, nous allons recevoir cette eucharistie, nous al­lons recevoir la chair du Christ transfiguré qui va transfigurer notre propre chair, réellement, profondé­ment. Alors, gardons dans notre cœur cette phrase du curé d'Ars : "Au jour du Jugement, on verra briller la chair de Notre Seigneur à travers le corps de ceux qui l'auront reçu dignement." Si nous pouvions intérieu­rement contempler, dans notre propre chair, cette chair du Christ qui déjà rayonne de sa clarté et nous entraîne vers cette espérance.

 

AMEN