UNE NUÉE LUMINEUSE
Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Porte d'entrée du Mont Thabor
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et événement extraordinaire de la Transfiguration du Christ qui se situe au milieu de sa vie publique, au moment où Jésus commence à annoncer sa Passion, sa mort et aussi sa résurrection, à ses disciples qui ne comprennent pas ce mystère de la Pâque, cet événement c'est d'abord une manifestation éclatante aux yeux de quelques apôtres choisis, (Pierre, le futur chef de l'Église, Jacques le premier qui donnera sa vie pour le Christ, et Jean le disciple bien-aimé), de la divinité du Christ. La nuée qui le couvre de son ombre, c'est la nuée même qui, au désert, marquait la présence de Dieu avec son peuple. Cette nuée qui, à chaque halte, descendait sur la Tente de Réunion et dans laquelle Moïse s'avançait pour parler avec le Seigneur face à face. La voix qui se fait entendre est celle du Père qui, comme au baptême dans le Jourdain, proclame : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, mon Élu. Ecoutez-Le !"
Mais ce qui fait le caractère profond et vraiment unique de la Transfiguration c'est que cette divinité du Christ n'est pas seulement affirmée, elle est manifestée dans la chair même du Christ. C'est la chair humaine, c'est le corps du Christ qui est pris dans le rayonnement de la gloire de Dieu. C'est dire que la plénitude de la divinité est désormais accessible à l'homme. C'est tout le sens de l'Incarnation : Dieu n'est plus inaccessible, lointain, Dieu n'est pas en dehors du monde. Désormais, Dieu se donne à boire, à toucher, à étreindre. Et saint Jean s'écriera : "Nous avons vu sa gloire : ce que nos mains ont touché, ce que nos yeux ont vu du Verbe de vie, nous vous l'annonçons." Oui, les mains des hommes peuvent toucher Dieu, les yeux des hommes peuvent voir Dieu. C'était depuis toujours le désir de l'humanité que Moïse avait traduit dans les paroles les plus profondes qui se soient échappées d'un cœur d'homme : "Je t'en prie, Seigneur ! Fais-moi voir Ton Visage !" Et sur la montagne Dieu lui avait répondu : "Je vais passer devant toi, mais mon visage, on ne peut pas le voir sans mourir." La gloire, le visage de Dieu ne font pas partie de ce monde, ils sont hors du monde, et il faut quitter ce monde, il faut mourir pour entrer dans la communion du visage de Dieu. C'est pourquoi Dieu avait mis Moïse dans le creux du rocher et avec une infinie tendresse Il avait posé sa main sur le rocher pour que la gloire de son visage n'éblouisse pas les yeux de Moïse, ne le tue pas. "Tu ne peux pas voir mon visage, mais tu me verras de dos", comme une sorte d'annonce de la rencontre éternelle de l'homme avec Dieu.
Et voici que ce Dieu qui est transcendant a voulu se faire proche. Il a voulu non pas seulement nous attendre dans un autre monde, mais venir déjà ensemencer notre monde avec sa présence, avec sa gloire, et c'est cela l'Incarnation, et c'est cela la Transfiguration. Ce que Moïse n'avait pas pu voir, voilà que maintenant, Pierre, Jacques et Jean le voient sur la montagne. Et c'est pourquoi ils voient aussi Moïse et Élie qui avaient désiré voir Dieu. Ils le voient avec des yeux de chair parce que Dieu a pris une chair visible, et cette chair c'est la chair de Dieu. Et saint Paul pourra dire : "En Lui, dans le Christ, habite corporellement la plénitude de la divinité."
Nous ne pouvons mesurer toute la portée de ces mots qui commentent en quelque sorte la fête d'aujourd'hui : "En Jésus habite la plénitude de la divinité." La plénitude, la totalité. C'est Dieu en personne, c'est Dieu dans toute sa gloire, dans toute sa transcendance. C'est le Dieu infini, mais cette plénitude de la divinité habite corporellement en Jésus, c'est-à-dire avec une chair que l'on peut voir, que l'on peut toucher, que l'on peut saisir, que l'on peut étreindre. Désormais, avec la plénitude de sa divinité, Dieu se met à notre portée.
Mais ce n'est pas tout encore. Si Dieu a voulu ainsi remplir de sa gloire la chair qu'Il s'est unie dans le sein de la Vierge Marie, Dieu veut aussi que cette gloire que cette plénitude de la divinité passe de Lui jusqu'à nous, jusqu'à cet ensemble de l'univers qu'est le monde, de ce monde matériel dont nous faisons partie, dont son corps fait partie et dont notre propre corps aussi fait partie. Au moment de la Transfiguration, ce n'est pas seulement le visage du Christ qui est éblouissant, mais, tous les évangélistes nous le disent : "Ses vêtements devinrent éblouissants comme la lumière" dit saint Matthieu. Saint Luc dit : "Ses vêtements devinrent d'une blancheur fulgurante". Et saint Marc, d'une manière plus naïve : "Ils devinrent d'une blancheur telle qu'aucun foulon sur la terre ne pourrait y parvenir." Les vêtements du Christ participent à la gloire de son corps. C'est dire que cette gloire ne se contente pas de remplir la chair personnelle du Christ, elle rayonne sur tout ce qui approche cette chair. Les vêtements que le Christ porte sont entraînés avec Lui, avec son corps, dans la gloire. Il y a une divinisation par contact de tout ce qui touche la chair du Christ.
C'est pourquoi nous sommes appelés, et l'univers qui nous entoure et qui est symbolisé par ces vêtements que le Christ porte sur la montagne de la Transfiguration, l'univers tout entier est entraîné, par le Christ, dans la gloire de Dieu. C'est cela notre salut. Nous ne nous contentons pas de voir Dieu, de toucher Dieu, nous devenons co-naturels à Dieu, nous sommes remplis de la vie même de Dieu, de la lumière de Dieu, de la gloire de Dieu. C'est cela qui commence dès maintenant, invisiblement mais réellement dans notre cœur et qui s'épanouira en plénitude quand, traversant les portes de la mort, nous passerons de ce monde dans le monde nouveau, comme d'ailleurs l'univers tout entier, un jour, passera lui aussi de ce monde vers le monde nouveau.
Toute la création donc, toute la création matérielle, notre chair et toutes les réalités les plus pesantes de notre monde, tout cela sera assumé par la chair du Christ, assumé dans la gloire de Dieu, sera transformé de l'intérieur, sera transfiguré en la gloire de Dieu. C'est à cela que nous sommes appelés, non seulement la plus haute partie de notre être, notre âme, mais tout notre être avec notre corps, et non seulement nous mais tout ce qui nous entoure, tout cela est appelé à trouver dans la lumière de Dieu, la plénitude de la joie, du bonheur et de la participation à la vie même de Dieu.
Que ce mystère de la Transfiguration nous remplisse de joie et d'espérance et nous donne une claire vision de cette vocation à laquelle nous sommes tous appelés, à laquelle tout cet univers à travers nous est appelé et qui est la vocation d'être, au sens fort, enfant de Dieu, c'est-à-dire de la race même de Dieu, vivant de sa vie.
AMEN