LA TRANSFIGURATION
Dn 7,9-10+13-14; 2P 1,16-19; Mt 17,1-9
Transfiguration - (6 août 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Église de la Transfiguration
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a tradition a situé cet évènement de la Transfiguration sur le Mont Thabor qui n'est certainement pas l'une des montagnes les plus élevées de Palestine mais qui, se trouvant isolée au milieu de la plaine de Galilée, a une situation particulièrement majestueuse et grandiose. Certains commentateurs pensent que cet événement aurait eu lieu plutôt sur le mont Hermon qui est l'extrême pointe sud du Liban, montagne plus élevée que le Thabor et qui est couronnée de neiges éternelles, ceci en raison du contexte puisque la Transfiguration a eu lieu pendant toute une série d'épisodes où Jésus prend ses disciples à part, les met en dehors de la foule à l'écart et souvent même en dehors des frontières de la Palestine au sens strict. Quoi qu'il en soit, le texte de l'évangile ne nous précise pas de quelle montagne il s'agit : "Quand Jésus monta sur la montagne pour prier, Il emmena avec Lui ses disciples."
Cette montagne qui n'est pas nommée évoque beaucoup d'autres montagnes qui, dans la Bible, jouent un rôle important. La présence de Moïse et d'Élie aux côtés de Jésus est une allusion directe de la rencontre de l'un et de l'autre avec le Seigneur, rencontre produite sur une montagne. Après avoir fait sortir le peuple d'Égypte et lui avoir fait traverser la Mer Rouge, Moïse a conduit le peuple jusqu'au Sinaï qui domine toute la péninsule qui sépare l'Égypte de l'Arabie et sur cette montagne il est resté quarante jours et quarante nuits dans le face à face avec le Seigneur qui lui a donné la loi au milieu des éclairs, du tonnerre et de la nuée.
Quant-à Élie, ayant été persécuté de toutes sortes de manières par la reine Jézabel, et ayant triomphé des prophète des faux dieux en faisant descendre le feu du ciel sur les victimes qu'il offrait au Seigneur alors que les prophètes des faux dieux n'arrivaient pas à appeler le feu du ciel, épreuve qui avait eu lieu sur la montagne du Mont Carmel, Élie fuyant la colère de Jézabel marche jusqu'à la montagne de Dieu que le livre des Rois appelle l'Horeb sans que nous puissions exactement la situer. C'est là que Élie caché dans une caverne entend la voix de Dieu qui l'appelle au-dehors, Alors, il y a des éclairs, mais Dieu ne sera pas dans l'éclair, il y a un tremblement de terre, mais Dieu ne sera pas dans le tremblement de terre, il y a la foudre, mais Dieu ne sera pas dans le feu. Enfin, il y aura une brise légère et alors Élie comprendra que c'est Dieu qui passe dans cette brise légère, et, se voilant le visage, il ira à la rencontre de Dieu.
C'est donc que la montagne, comme telle, qu'il s'agisse du Sinaï, du Thabor, de l'Horeb, de l'Hermon, la montagne c'est le lieu même de la rencontre avec Dieu. Non pas simplement parce que la :montagne est plus élevée que la contrée environnante et que cette élévation serait un symbole de la hauteur et de la transcendance de Dieu, mais parce que la montagne c'est le lieu de la solitude. En général, les villes s'installent dans les plaines, parfois sur les collines, mais pas au sommet des montagnes. Sur la montagne, on s'éloigne des lieux habités, de la vie quotidienne, des routes, des trajets, des voyages, on est dans la solitude et c'est là qu'on se prépare à la rencontre silencieuse face à face avec Dieu, la montagne c'est aussi le lieu du silence. Dans la vraie montagne, non pas celle où l'on va en téléphérique, mais celle que l'on gravit pied à pied, parfois en s'accrochant au rocher, il y a un silence unique, un silence qui n'est pas fait d'absence de bruit mais au contraire d'une résonance profonde des bruits. Quand le cri d'un oiseau déchire ce silence, ce cri de l'oiseau retentit d'une façon tout à fait unique que nous ne pouvons pas connaître dans la plaine à cause du brouhaha permanent fait de l'agitation des hommes qui enlève aux vrais bruits quelque chose de leur profondeur. Sur une montagne, chaque bruit prend son intensité, sa densité, sa profondeur.
La montagne est aussi un lieu où l'air est plus raréfié, où l'air, en quelque sorte, nourrit de façon plus explicite notre respiration. On y a une dilatation de notre être intérieur parce que précisément la respiration qui est banale dans la plaine devient en montagne comme une sorte de nécessité vitale, et on se nourrit véritablement de cet air qui devient source de vie. Si on gravit la montagne non plus par les chemins, les sentiers de chèvre, mais en faisant de l'escalade, on épouse la montagne dans sa réalité profonde. Ceux qui ont fait de l'alpinisme savent que quand on gravit un sommet, on découvre pas à pas le chemin dans une sorte de familiarité, de configuration, de fraternité avec la montagne et aucun pas n'est semblable à un autre, aucun passage ne ressemble à un autre.
Il faut connaître la montagne, l'apprivoiser et l'épouser au plus profond de soi-même. Cette expérience unique qui explique que tant de gens risquent leur vie pour la goûter. Cette expérience de communion profonde qui spirituellement est unique nous permet de découvrir par analogie quelque chose de ce que peut être la communion avec Dieu, cette familiarité, cette découverte toujours nouvelle de Quelqu'un qui, pas à pas, se révèle à nous.
Pour toutes ces raisons, la montagne est le lieu de la rencontre avec Dieu, c'est le symbole de toute rencontre avec Dieu. C'est pour cela que Jésus a été transfiguré sur la montagne, parce que la Transfiguration de Jésus, c'est très exactement l'expression concrète, tangible aux yeux des disciples de cette rencontre unique, extraordinaire de l'homme et de Dieu qui s'est opérée à l'intérieur de la personne même du Christ Jésus, dans l'unique personne de Jésus qui est la personne du Verbe de Dieu, dans cette personne se rencontrent la nature divine et notre nature humaine. Et il n'y a pas de rencontre plus intime, plus étroite, plus profonde, plus décisive que celle-là puisque dans le cœur de l'être de Jésus, il y a à la fois, un homme véritable et le vrai Dieu. Il est vrai Dieu et vrai homme, Ainsi, désormais, l'homme, l'humanité, la nature humaine épouse si étroitement la nature divine, la présence de Dieu que l'humanité tout entière en est transformée, en est transfigurée.
Si Jésus a voulu manifester à ses disciples par l'éclat de son visage, par la blancheur lumineuse de ses vêtements, comme une sorte d'image de ce mystère, c'est à cause de l'importance décisive du mystère réalisé secrètement et invisiblement dans son cœur, cette rencontre de Dieu et de l'homme, car désormais, l'homme n'est plus un étranger pour Dieu, n'est plus seulement une créature de Dieu, mais cette créature devient, dans cette amitié, dans cette intimité indescriptible le commensal de Dieu, l'enfant de Dieu au sens le plus fort, au sens précisément où Jésus est le Fils unique de Dieu et ou Il entraîne avec Lui toute notre nature humaine dans cette filiation unique à l'égard du Père.
Si Jésus a été transfiguré aux yeux des disciples c'est pour nous faire comprendre que nous aussi, parce que nous sommes ses frères, parce qu'Il est homme comme nous et donc que nous sommes hommes comme Lui, nous aussi nous devenons fils comme lui et notre humanité est réellement transfigurée par cette présence rayonnante au cœur de nous, de Dieu Lui-même. Dieu n'est plus loin, Dieu est là, Dieu est plus nous que nous-mêmes, Dieu est au cœur de notre cœur, Dieu vient transformer notre nature humaine et la diviniser, tel est le mystère que Jésus est venu accomplir sur la terre qu'Il est venu nous donner et qu'Il a voulu rendre tangible et accessible aux yeux des disciples par sa transfiguration.
Désormais, notre destinée n'est plus seulement terrestre, notre accomplissement n'est plus simplement à échelle humaine, notre destinée, notre accomplissement sont proprement divins. C'est dans le cœur de Dieu et nulle part ailleurs, c'est au sein de la Trinité et nulle part ailleurs, c'est dans le bonheur de Dieu que nous devons accomplir notre être. Nous sommes appelés à partager la lumière, la vie, le bonheur, la joie de Dieu, et à les partager non pas par des miettes ou des bribes non pas par une sorte de concession que Dieu nous ferait avec bienveillance, mais à partager le bonheur de son bonheur, le centre même de la vie de Dieu, être heureux à la manière dont Dieu Lui-même est heureux.
Voila à quoi nous sommes appelés, voilà ce qui, déjà, est commencé. Voilà ce qui, peu à peu, s'ébauche et se réalise en nous, de jour en jour, car petit à petit la présence vivifiante de Dieu, de l'Esprit Saint, au fond de notre cœur opère cette transformation, cette transfiguration invisible aux yeux, mais qui, un jour, éclatera réellement quand même notre corps sera ressuscité et que nous entrons, tout entiers, dans la lumière, la gloire et le bonheur de Dieu. Nous marchons tous vers la mort, déjà des êtres chers sont passés de l'autre côté du voile, de l'autre côté du mystère, ils ne sont pas morts pour s'éloigner de nous, ils sont entrés déjà dans le mystère de la transfiguration, ce mystère qui est déjà à l'œuvre en nous mais qui en eux a commencé de s'accomplir et qui, au dernier jour, nous réunira tous dans cette lumière et cette joie de Dieu avec le Christ.
AMEN