UN CONCILE DÉCISIF

Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 1-7
Dédicace de Ste Marie Majeure - (5 août 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Brioude : Marie parturiente

 

F

rères et sœurs, il y a des jours où il faut être Sherlock Holmes pour comprendre ce que la liturgie veut fêter. Aujourd'hui, c'est particulièrement vrai. Je suppose que si quelqu'un rentre dans cette église en entendant qu'on lit l'évangile de Noël avec la crèche, qu'on entend un passage de l'épître aux Galates, le Fils né de la femme, qu'on entend vaguement le terme "dédicace d'une église", c'est absolument incompréhensible. C'est un peu le malheur de la liturgie, elle a des formes un peu fixistes et cela dure pendant des siècles si bien qu'on ne se rend plus compte de ce que cela voulait dire au départ.

Pourquoi l'évangile de la crèche ? C'est tout simple. Au fil des temps, cette église de Sainte Marie Majeure qui est une des quatre grandes basiliques romaines, dont les pèlerins faisaient le tour au moment où ils venaient en pèlerinage à Rome, elle était censée contenir la crèche de Bethléem, la petite mangeoire dans laquelle le bœuf et l'âne auraient grignoté leur foin en réchauffant l'Enfant-Jésus. Je laisse aux historiens du Moyen-Age le soin d'apprécier cette légende. Quand vous irez à Sainte Marie Majeure effectivement, sous des mosaïques resplendissantes que personne ne regarde car il faut des jumelles pour les distinguer, la plupart du temps, on va se recueillir devant la crèche qui, comme vous l'imaginez, fait partie des nombreux objets du Nouveau Testament qu'on a vénéré comme reliques, mais à mon avis, il n'y a aucune chance pour que Joseph et Marie se soient baladés avec la crèche au retour de Bethléem vers Nazareth. Donc, il n'y a aucun souci de ce point de vue-là.

Mais alors, pourquoi la crèche ? Parce qu'on a voulu faire une basilique en l'honneur de la vierge Marie. Comme il n'y avait pas encore de table d'accouchement on a pensé que c'était la crèche qui était le meilleur souvenir. C'est une basilique, comme son nom l'indique, qui s'appelle "Marie Majeure", parce que c'est la plus grande basilique et la première basilique dédiée à la mémoire de la vierge Marie.

Donc, on se rapproche de l'objet du délit, on veut honorer la vierge Marie parce qu'elle est mère de Dieu, la Théothokos. A partir de 432, le pape Sixte III qui était à Rome, a voulu construire une magnifique église. A cette époque, il n'y avait que le Latran et la basilique Saint Pierre qui n'était pas dans l'état où elle est actuellement, c'était la vieille basilique romaine, et celle-là allait être la troisième basilique. Vous voyez comment sont agencées les basiliques de Rome : une en l'honneur du baptême, c'est Saint Jean du Latran, le baptistère de Rome, le mystère de la nouvelle naissance, une autre en l'honneur de Pierre et Paul, c'est le ministère de l'Église, la troisième en l'honneur du mystère du Christ incarné, c'est Sainte Marie Majeure, un peu plus tard, quoiqu'elle était déjà sans doute en construction, la Sainte Croix, le mystère de la rédemption. C'est assez beau à Rome, même si plus personne ne comprend rien du tout, en réalité, c'était une construction théologique bien ficelée : à la fois l'Incarnation, la Rédemption, le ministère de l'Église et le rôle de la Vierge Marie.

Pourquoi en 432 ? Parce qu'en 431, venait d'avoir lieu en Orient, un Concile, sans doute le plus décisif dans l'histoire des Conciles, le Concile d'Éphèse, où la vierge Marie avait été proclamée Théothokos : Mère de Dieu. Quand on en arrive là, c'est le cœur du problème. A Rome, on a voulu traduire par des images accessibles quelque chose que les orientaux avaient perçu de façon beaucoup plus mystérique, un peu abstraite. Mais sans doute que pour les cerveaux romains qui avaient toujours besoin de choses très concrètes, cela ne marchait pas. Que s'est-il passé au Concile d'Éphèse ? Quand le christianisme arrive à sa maturité dans le monde antique, vers les années 430, c'est quand même l'âge d'or du christianisme en Méditerranée. Une grande autorité ecclésiastique, le patriarche de Constantinople qui s'appelait Nestorius, fait un sermon scandaleux en disant que Marie n'est pas la Mère de Dieu : elle est la mère de l'humanité de Jésus. Autrement dit, elle lui a fourni un corps. Quand Marie a enfanté, quand elle est devenue enceinte, elle n'était pas la demeure du Fils éternel de Dieu, le Fils de Dieu ne résidait pas en elle, elle était simplement la fabricatrice, la productrice d'un homme qui s'appellerait Jésus, dans lequel viendrait plus ou moins vite, habiter le Fils de Dieu. Rassurez-vous, c'est ce que pensent 90% des catholiques aujourd'hui, et personne ne se penche sur ces problèmes-là. En réalité, on ne peut pas dire que Jésus est Fils de Dieu, Jésus est le Fils de Marie, ou le Christ est le Fils de Marie, et il est uniquement comme homme Fils de Marie, mais ce n'est pas le Fils de Dieu qui s'est incarné dans le sein de la vierge Marie.

Autrement dit, Jésus est comme coupé en deux (c'est comme Israël et les territoires palestiniens !), il y a la partie humaine, un homme, Jésus, et la partie divine, le Fils de Dieu. Le Fils de Dieu habite en Jésus comme le Christ habite en chacun d'entre nous. Conséquence : Jésus est simplement le plus grand des prophètes. C'est ce qu'on appelle le "nestorianisme", c'est ce que croient tous les musulmans au sujet de Jésus. Cela ne leur fait pas de problèmes de croire que Jésus est une grande personnalité, parce qu'ils pensent que Jésus est simplement un homme qui a été habité d'une façon un peu plus extraordinaire que les autres, mais un peu moins que Mahomet, par le Fils de Dieu. Le résultat, c'est qu'on ne peut pas parler d'Incarnation. Dieu s'est fait "homme" dans le sein de vierge Marie. C'est Dieu qu'a habité un homme fabriqué dans le sein de la vierge Marie. Dans ce cas-là, Jésus est à deux vitesses : la vitesse divine, la vitesse humaine mais complètement hétérogène l'une avec l'autre.

Or, ce que le Concile a proclamé en disant que la vierge Marie est Mère de Dieu, il a dit : dès que Marie a conçu, c'était le Fils de Dieu qui était en elle. Il n'y a pas eu un seul instant où l'embryon Jésus ait été comme séparé, comme coupé du Fils éternel de Dieu. Dès le premier instant où le Fils de Dieu entre dans le monde par son humanité, il s'unit cette humanité dès le moment où il existe dans le sein de sa mère. Qu'est-ce que cela veut dire exactement ? Cela veut dire deux choses. Un, Jésus n'est pas "deux" il est "un", c'est le Fils de Dieu qui s'est fait homme, qui a assumé l'humanité. Il n'y a pas le Christ d'un côté et Jésus de l'autre, le Fils de Dieu d'un côté, et Jésus de l'autre, un Dieu et un homme de l'autre. Non, il y a un Dieu qui a assumé totalement, personnellement, absolument la nature humaine. C'est une première chose. La deuxième chose qui est encore plus difficile à admettre, c'est que Dieu a voulu passer par le processus quasi normal de la nature humaine, il a accepté d'être l'enfant d'une femme de l'espèce humaine. On peut faire de la science fiction, Jésus aurait très bien pu apparaître immédiatement à l'âge adulte. Il y a eu un certain nombre d'hérésies qui l'ont dit ! Or, il a voulu entrer dans l'humanité à travers ce processus qui est d'être conçu par une femme, et il a même voulu que la possibilité pour cette femme de devenir sa mère passe par sa propre liberté. C'est cela quand on dit : "qu'il me soit fait selon ta parole". Le "fiat" n'est pas seulement le fait d'accepter tous les malheurs de la terre comme certains le croient, mais le fiat, c'est l'adhésion totale de la vierge Marie au plan du salut pour devenir la mère de Dieu.

C'est pour cela qu'il y a une basilique à Rome qui s'appelle Sainte Marie Majeure, c'est pour cela qu'on la fête aujourd'hui et c'est en réalité ce qu'on fête avec le Concile d'Éphèse qui a trouvé que ce n'était pas grandir Dieu que le mettre extérieur à l'homme, à l'humanité, à la création. C'était cela la tentation du paganisme. Il voulait que Dieu soit si grand, tellement transcendant, tellement au-dessus, que le paganisme même christianisé risquait de devenir agnostique, de se couper d'un Dieu dont on ne sait rien, transcendant, sans rapport avec nous. Ce que le Concile d'Éphèse a dit : la transcendance de Dieu est absolument préservée, reconnue, n'empêche pas que Dieu pour venir dans le monde se lie personnellement au "oui" d'une créature et se lie personnellement à la condition humaine de telle sorte que Jésus et le Fils de Dieu, c'est tout un.

C'est cela que nous croyons. C'est cela qui a changé la face du monde. Aujourd'hui, il n'y a plus beaucoup de gens qui réfléchissent à cela, c'est très dommage, mais c'est bien cela qui a changé le rapport de l'humanité en tout cas méditerranéenne et européenne à Dieu. C'est cela dont nous sommes les tenants. Quand on fête Sainte Marie Majeure, on fête la singularité que les chrétiens ont reconnu dans la foi, de leur rapport avec Dieu. Pour la plupart des autres religions, aussi évoluées soient-elles, Dieu ne peut pas entrer dans la condition créée. Pour les chrétiens, oui. L'attitude des chrétiens est extrêmement rigoureuse : Dieu ne regarde pas l'humanité de l'extérieur, il ne regarde pas sa création de l'extérieur, il la regarde comme un des membres de l'humanité et comme quelqu'un qui a vécu notre condition créée. C'est évidemment très fort, et c'est le cœur même de notre foi.

 

AMEN