UN INCAPABLE !

Ez 3, 16-21 ; Mt 9, 35 - Mt 10, 1
St Jean-Marie Vianney - (4 août 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

e jeune Jean Marie Vianney désirait être prê­tre. Il a fait un pèlerinage auprès du tombeau de saint François-Régis au nord de l'Ardèche. Lorsque le supérieur du séminaire qui l'accueillait lui demanda ce qu'il était allé faire là-bas, le jeune homme répondit : "Je suis allé demander la grâce de savoir assez de latin pour faire de la théologie". Je ne sais pas si, aujourd'hui, cette raison serait suffisante pour accepter un jeune dans un séminaire. Puis, il a été déserteur car réfractaire à la proscription napoléo­nienne et il a vécu presque deux ans dans la clandesti­nité. Etre déserteur, avoir fui l'expérience du service militaire, cette proximité avec les hommes, n'aurait pas été apprécié d'un supérieur sulpicien de séminaire contemporain puisqu'il faut faire des stages, il faut rencontrer le monde, il faut se coltiner avec l'expé­rience des autres. Deuxième point tout à fait négatif. Le troisième qui est le pire c'est qu'il a été mis à la porte du séminaire saint Irénée de Lyon qui, à l'épo­que n'était pas le plus petit des séminaires de France. Pourquoi ? L'appréciation portée au bas de la phrase signée par le supérieur en accord avec l'archevêque primat des Gaules "debilissimus". Incapable ! le ju­gement de ces ecclésiastiques ne correspond pas au dessein de sainteté de Dieu, Dieu merci ! Quatrième qui ne sert pas l'ecclésiologie du moins une certaine ecclésiologie contemporaine celle de la solidarité épiscopale puisque, mis dehors par l'archevêque de Lyon, il se fait ordonner par l'évêque de Grenoble. La rencontre des évêques de la région a dû être houleuse dans les semaines qui ont suivi, cela arrive aussi en France aujourd'hui. Il n'a pas exercé son ministère dans ce diocèse de Grenoble car il est retourné dans son diocèse de Lyon où il s'est confié lui-même au curé d'Ecully, homme de grand cœur et pasteur clair­voyant. Il y en a même à la base du clergé. Et c'est là qu'il a commencé à découvrir la pratique de l'expé­rience pastorale.

En définitive, au jugement des hommes, cet homme n'aurait jamais dû être prêtre. En 1929, c'est pourtant cet homme-là que le pape Pie XI, en le cano­nisant, donnait comme patron à tous les curés du monde, peut-être aussi aux évêques. Qu'est-ce qui s'est passé ? Je crois que ce garçon, debilissimus aux yeux des hommes, a fait dans son cœur, à cause de ce jugement-là, l'expérience de ce que nous lisions dans l'évangile. Au fond, il n'a pas trouvé de pasteur, il a erré comme une sorte de brebis sans berger. Il n'a pas trouvé de pasteur auprès de ceux que le Christ avait envoyés comme pasteurs. Il a fait cette expérience de la misère, la sienne probablement, de sa fragilité, de sa faiblesse, non pas de son manque d'intelligence mais de son manque d'intellectualité, ce qui n'est pas la même chose. De cette expérience, il a tiré ce qui a été la caractéristique profonde de son ministère. L'ex­périence du curé d'Ars c'est à la fois l'extrême misère de sa vie et de son cœur, l'extrême compassion de la misère des autres liée à l'extrême reconnaissance de l'amour de Dieu pour lui et pour les autres, quels qu'ils soient. Et ceci s'est manifesté en lui dans cette façon extraordinaire et prophétique, au dix-neuvième siècle, de vivre et de faire vivre deux choses qui vont très bien ensemble mais que nous vivons si mal, même un siècle après ou plus : les sacrements de confession et l'eucharistie.

Au dix-neuvième siècle la pastorale du sa­crement de confession n'était pas à ses heures de gloire. Ce sacrement était très "moralisé", vécu de façon juridique. Il y avait des sortes de pénitenciers : tel péché, telle faute, telle punition, etc ... Quand on venait se confesser, on déclinait ses péchés et l'on ressortait avec le nombre de punitions. Quant à l'eu­charistie, elle n'était pas le centre de la vie chrétienne. Même si les gens y participaient beaucoup, peut-être, comme le curé d'Ars le leur disait : vous venez dire deux mots au Bon Dieu, mais vous vous fichez du reste. Ce n'était pas la source de la conversion, ce n'était pas la source de la nourriture de la Parole et du partage du pain. Or le curé d'Ars a su, avec un tact et une délicatesse extrême, redire à ces gens d'Ars et à beaucoup d'autres, jusqu'à Lacordaire qui est venu chercher ses leçons et écouter ses sermons, lui qui prêchait à Notre Dame, saint Antoine Chevrier fon­dateur des Prêtres du Prado qui venait écouter ses sermons, le curé d'Ars a su dire à tout le peuple chré­tien, à tous ceux qui cherchaient un pasteur, à tous ceux qui avaient besoin de la miséricorde de Dieu, des plus grands aux plus faibles, quel était le lien organi­que, théologal qui existe entre le sacrement de ré­conciliation et l'eucharistie. Je crois que c'est cela l'immense grandeur et la source de la sainteté et du rayonnement du curé d'Ars. Il exerçait ce ministère de la Réconciliation à l'image même du Christ, sans ja­mais condamner, sans jamais punir, mais en accueil­lant, en consolant, en guérissant tout esprit impur et certains mêmes le tracassaient la nuit, en guérissant toute langueur du cœur et parfois les langueurs du corps. Mais cette pratique de la Pénitence était tou­jours pour lui le préambule, le porche de la célébra­tion de l'eucharistie. Et il invitait ses pénitents à rester dans l'église jusqu'à la messe et à accomplir l'acte final, l'acte écclésial qui parachève le sacrement de réconciliation d'entrer dans l'eucharistie du Christ, de l'extrême misère du pécheur à la Pâque de Jésus, cette transformation, cette réconciliation, cette recréation que le Christ établit, par le ministère des prêtres, dans le cœur de chacun des fidèles, aussi pauvres qu'ils soient, j'allais même dire pourvu qu'ils soient pauvres et misérables et miséreux.

Je ne suis pas sûr que, plus d'un siècle après, nous, chrétiens d'aujourd'hui, nous ayons bien com­pris ce lien théologal, ce lien pascal entre le sacrement de réconciliation et l'eucharistie. Regardons notre propre vie. Nous venons d'une époque où tout le monde se confessait et personne ne communiait ou communiait très peu. Jamais le curé d'Ars n'aurait accepté cela, cette dichotomie, cette opposition basée sur une espèce de conscientisation scrupuleuse et d'une crainte, d'une peur, d'une frayeur devant l'Eu­charistie. Aujourd'hui c'est l'inverse : tout le monde communie, mais qui se confesse ? De moins en moins de gens, c'est vrai. Et la confession est bien souvent une sorte d'auto dialogue sur des problèmes psycho­logiques plutôt que la reconnaissance fondamentale de notre misère, de notre péché et de notre être pé­cheur. Cent cinquante ans après, nous n'avons pas encore fait ce que le curé d'Ars avait compris et qu'il apprenait aux paysans, aux grands de ce monde ou aux saints qui venaient le voir. Et lui-même, d'ail­leurs, s'il a pu vivre et annoncer cela, c'est parce qu'il l'a vécu. Il en a fait l'abondance de sa moisson quoti­dienne avant d'en être l'ouvrier. Il passait quinze heu­res au confessionnal et dix à adorer le saint sacrement.

Alors, par son intercession, nous demande­rons à ce faible du Royaume de Dieu, à celui qui a été jugé "imbecillus", à celui qui a été jugé inapte au sa­cerdoce par ceux qui en étaient officiellement respon­sables, nous lui demanderons de connaître nous aussi notre propre misère et, par le ministère sacerdotal de l'eucharistie et du pardon, de la greffer sur la croix du Christ pour que, là, elle devienne eucharistie. Et c'est cela l'abondance de la moisson.

 

 

AMEN