LE SAINT CURÉ D'ARS
Ez 3, 16-21 ; Mt 9, 35 - Mt 10, 1
St Jean-Marie Vianney - (4 août 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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uand on parle de la sainteté, on est toujours tenté de la comprendre par un trait psychologique, par le caractère particulier de celui qui est déclaré saint. De fait, quand il s'agit des grands docteurs, prédicateurs, on loue leur éloquence ou leur savoir, quand il s'agit des martyrs, on parle de leur courage. Et dans cette optique on parle volontiers de l'humilité du saint curé d'Ars. Cependant, il me semble que son vrai trait caractéristique repose ailleurs, et avant de tenter de vous l'expliquer, je vais reprendre Bernanos dans le journal d'un curé de campagne.
La scène se passe avec le curé de Torcy, un bon curé qui a les deux pieds sur la terre, qui connaît bien ses ouailles, qui sait parler de la vie, de la foi et de l'Église et qui, par ailleurs, fait bonne chère. Comme un bon père, il parle à ce jeune curé tout passionné, un peu fébrile d'annoncer l'évangile à sa paroisse.
"Que veux-tu, mon petit, j'ai mes idées sur la harpe du jeune David. C'était un garçon de talent sûr, mais toute sa musique ne l'a pas préservé du péché. Je sais que les pauvres écrivains s'imaginent qu'un bonhomme est à l'abri dans l'extase, qu'il s'y trouve au chaud et en sûreté, comme dans le sein d'Abraham, en sûreté. Oh naturellement, rien n'est plus facile que de grimper là-haut, c'est Dieu qui vous y porte. Il s'agit seulement d'y tenir, et, le cas échéant, de savoir descendre. Tu remarques que les saints, les vrais, montraient beaucoup d'embarras au retour, une fois surpris dans leur travail d'équilibre, ils commençaient par supplier qu'on leur gardât le secret. "Ne parlez à personne de ce que vous avez vu!" La phrase est du Christ Lui-même. Le premier mouvement de l'âme est de les fuir. Et l'on peut l'entendre de plusieurs manières la parole du Livre : "Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant !"
Je crois que le curé d'Ars, c'est un certain champion de l'équilibre. En effet, lorsqu'il arrive, il a cette chance inouïe, cette grâce extraordinaire du prêtre qui vit et qui voit en même temps combien sa paroisse est loin de Dieu, combien la vie de Dieu est abîmée, crucifiée en chacun de ses paroissiens. Et il est non seulement le spectateur de ce manque de Dieu, mais aussi comme le témoin privilégié, le martyr privilégié, puisqu'il vit dans sa chair, dans son corps, dans sa prière, les tentations, les attaques de démon de sa paroisse.
Ainsi, il voit d'une part ce qui manque à sa paroisse pour qu'elle soit paroisse. Et d'autre part, il a cette grâce de pouvoir, par l'eucharistie, fréquenter d'une façon si familière, si simple, si proche cette présence amoureuse, transformante de Dieu. Et c'est lui qui disait, dans une de ses eucharisties, au moment même où il tenait l'hostie en mains : "Maintenant que je Te tiens, je Te lâche plus !" Il y a là, entre le Christ et saint Jean-Marie Vianney, comme une façon d'être l'un avec l'autre, une familiarité, une sainteté, mais qui pourtant ne l'a pas éloigné de vivre par ailleurs ce qui manquait aux autres pour vivre cette même familiarité. Et c'est cela que j'appelle "un champion de l'équilibre".
Nous prêtres, mais chaque chrétien est appelé dans sa vie, dans sa vocation, à manifester aussi ce don de l'équilibre entre les forces humaines à savoir faire jouer, entre l'attente, le désir et la grâce de Dieu qui seule peut sauver, transformer, convertir notre cœur, notre vie, et ses propres forces, ses propres talents, de ses propres qualités et de la façon dont Dieu peut les épouser, les transformer et les ordonner à sa gloire. Etre saint, si c'est avoir un pied sur la terre et un autre dans le ciel, c'est être un homme qui sait marcher sur la corde raide de l'évangile, qui sait que c'est là le chemin du salut, celui qui mène de la terre au ciel. Et c'est à cette sainteté d'équilibre que nous sommes appelés. Et par saint Jean-Marie Vianney, demandons d'avoir, avec cette simplicité, cette familiarité, à la fois cette vision de ce qui manque au monde, de la vie de Dieu, d'en être soucieux, d'y être sensible, quitte à en souffrir, et puis le rechercher, le tenir, ne pas le lâcher, afin qu'Il nous saisisse et qu'Il nous transforme.
AMEN