LE SILENCE D'UN PRÊTRE

Ez 3, 16-21 ; Mt 9, 35 - Mt 10, 1
St Jean-Marie Vianney - (4 août 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

S

ur terre, on ne peut pas saisir Dieu sans les signes qu'Il nous donne de son existence et de sa présence Dans la foi chrétienne, la dignité du signe ne vient pas de lui-même mais de la réalité invisible, supérieure à laquelle ce signe doit toujours se rapporter. Le signe n'est pas une construction de l'esprit, n'est pas un produit de notre raison, mais le signe est l'ambassadeur de cette réalité supérieure à laquelle il nous renvoie toujours et à laquelle nous devons accéder.

Le curé d'Ars, c'est tout simplement un signe donné par Dieu au monde d'aujourd'hui, puisque les témoins, les saints d'un siècle le sont surtout pour le siècle suivant, car habituellement, au temps de leur vie, ils ne sont pas reconnus comme tels. Les saints du dix-neuvième sont ceux pour le vingtième. Aux yeux du monde, ils sont peu glorieux : pauvre curé d'Ars jugé ignorant, Thérèse de Lisieux ce n'était pas grand-chose aux yeux du monde, Bernadette Soubi­rous encore moins.

Le signe d'aujourd'hui c'est donc un enfant paysan, fils de paysans, qui a passé beaucoup plus de temps avec les vaches et les moutons qu'avec les gens. C'est un enfant qui courait, la nuit, à la recher­che des quelques chrétiens qui se réunissaient dans les bois pour assister à l'eucharistie célébrée par les prê­tres non-jureurs. C'est un séminariste pour qui le latin fut un cauchemar permanent, un séminariste dont les supérieurs avaient jugé que c'était un candidat impos­sible pour le sacerdoce. C'était un jeune homme qui avait été recruté pour les interminables guerres napo­léoniennes mais qui déserta et fut toujours considéré comme un insoumis aux lois civiles. Il fut nommé curé d'un village qui n'était même pas une paroisse et dont les chrétiens, comme toujours, étaient atteints de cette maladie profonde, cette grave maladie du chris­tianisme qui s'appelle la tiédeur.

Cependant, de temps en temps, cette tiédeur se réveillait dans le village d'Ars et je vous en cite un exemple. "L'austérité du curé l'avait rendu maigre et pâle. On raconta que cette maigreur et cette pâleur étaient dues à des orgies clandestines. On lui expédia des lettres anonymes. On colla des affiches injurieu­ses sur la porte de son presbytère. On lui fit des séré­nades nocturnes agrémentées de cris d'animaux, de hurlements, d'appellations ordurières. Il répondit par le silence."

Et ce prêtre n'était pas toujours bien compris de ses propres frères prêtres. "Un soir, alors que ceux-ci discutaient avec lui sur ces manifestations un petit peu extraordinaires de sa sainteté, quelqu'un lui dit : "Allons, cher curé, faites comme les autres, man­gez beaucoup, c'est le moyen d'en finir avec toutes ces diableries." Le ton de la discussion monta. Le saint racontait ce qu'il avait vu et entendu, mais les autres prêtres n'étaient pas convaincus car cette histoire était extraordinaire. Ils finirent par le traiter de vi­sionnaire. "Vous ne mangez pas, ne dormez pas, c'est la tête qui vous chante et les rats qui vous courent dans la cervelle !" L'abbé Vianney gardait le silence.

Dans l'agenda du curé d'Ars, c'était très sim­ple. Il n'avait pas besoin d'un agenda universitaire.

"A minuit, il se lève. A une heure, il descend à l'église et fait ses prières. Jusqu'à six heures, il confesse et célèbre l'eucharistie. A sept heures, il boit un demi-bol de lait. Puis, jusqu'à onze heures, confes­sion des hommes. De midi à vingt heures, déjeuner au presbytère, visite des malades, bréviaire, confessions pendant six heures. A vingt heures, prière publique, puis homélie ou catéchisme. A vingt-deux heures, il est rentré chez lui et reçoit les visiteurs illustres. Une à trois heures de sommeil, vingt heures de travail dont quinze heures de confessionnal chaque jour, et cela pendant trente ans. On a estimé à plus de cent mille personnes le nombre de ceux qui se présentèrent au confessionnal du curé d'Ars."

C'est cela le signe, c'est cela les éléments que la tradition peut nous rapporter. Mais, à mon sens, tout cela importe peu et il ne faut peut-être pas trop s'y attarder parce que nous risquerions d'être émus, et les émotions en font pas toujours partie de la foi. Il faut donc ensemble, mais je vous laisserai le faire tout seuls, retrouver cette réalité supérieure qui nous est manifestée par ce signe du curé d'Ars. Je vous pro­pose simplement et vous le reprendrez personnelle­ment cette réflexion : c'est que le curé d'Ars n'a jamais cherché à savoir qui il était et ce qu'il lui plaisait de faire, mais il a toujours cherché à rencontrer son Dieu, pour Dieu Lui-même, à travers la prière personnelle centrée et alimentée sans cesse par l'eucharistie, et à travers le péché des hommes, à travers la misère hu­maine.

Cette misère humaine, il l'a portée lui-même jusque parfois à la désespérance. Il a tellement eu le goût de pardonner les péchés que ces péchés qu'il entendait arrivaient à le dégoûter. Voici ce qu'il écri­vait : "Il n'y a rien au monde de si malheureux qu'un prêtre. A quoi passe-t-il sa vie ? A voir le Bon Dieu offensé, toujours son saint Nom blasphémé, toujours ses commandements violés, toujours son amour ou­tragé, le prêtre ne voit que cela, il n'entend que cela. Il est toujours comme saint Pierre au prétoire de Pi­late, il a toujours sous les yeux le Seigneur insulté, méprisé, raillé, couvert d'opprobres par les péchés des pénitents. Les uns lui crachent au visage ou lui donnent des soufflets, d'autres lui mettent une cou­ronne d'épines, d'autres frappent sur Lui à grands coups. On le pousse, on le jette par terre, on le foule aux pieds, on le crucifie, on lui perce le cœur. Si j'avais su ce qu'était un prêtre, au lieu d'aller au sé­minaire, je me serais vite sauvé à la Trappe."

C'est donc dans la prière, dans l'adoration et la célébration de l'eucharistie que le curé d'Ars a tou­jours puisé ce qu'il voulait partager aux hommes dans ce sacrement du pardon que nous connaissons mal, que nous fréquentons peu, tout simplement parce que nous n'avons pas le véritable sens de ce qu'est Dieu. Nous n'avons pas le véritable sens de ce qu'est Dieu parce que, même nous chrétiens, nous sommes tou­jours en train de nous occuper de notre vie chrétienne, de notre propre salut, de nos sentiments sur ceci, sur cela, de nos émotions, de nos prédispositions intérieu­res. Nous sommes tellement accaparés par nous, même pour les choses de la foi, que nous oublions Dieu. Et je crois que c'est cela qu'il faut peut-être re­tenir du curé d'Ars. C'est qu'il nous fait ce signe que la vie chrétienne c'est d'être pour Dieu et à cause de Dieu, et de ne rechercher rien d'autre. Et s'il y a eu plus de cent mille personnes qui sont venues à son presbytère, c'est pour cela. C'est parce qu'ils savaient, qu'en rencontrant cet homme, ils rencontraient direc­tement Dieu, parce que cet homme était toujours en contact direct, immédiat, total avec Dieu. Si notre apostolat est si stérile et si infécond, malgré la multi­plication des œuvres, des systèmes ou des structures, d'est probablement parce que nous nous occupons trop de nous-mêmes, de mesurer notre propre effica­cité, et pas assez de Dieu.

Alors, qu'en cette eucharistie, ce curé d'Ars puisse nous faire retrouver le sens même de notre foi qui est d'être totalement et toujours orientés, donnés à Dieu seul, et que pour Lui, sans attendre rien de nous. C'est à ce moment-là seulement que le monde com­prendra peut-être que Dieu est Dieu et que c'est en ce Dieu-là qu'il trouvera son bonheur, sa paix et son sa­lut, comme tant d'hommes l'ont trouvé dans l'église du curé d'Ars.

 

AMEN