SAINT JEAN-MARIE VIANNEY, CURÉ D'ARS

Ez 3, 16-21 ; Mt 9, 35 - Mt 10, 1
St Jean-Marie Vianney - (4 août 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Cernin-sur-Rance : symbole de la miséricorde

O

 

n vous le disait il y a un instant, la plus grande partie du temps de Saint Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, dans son ministère pastoral, il l'a consacré au sacrement de réconciliation. Il passait onze heures, quinze heures, parfois davantage, au confessionnal, chaque jour, écoutant inlassablement ceux qui venaient déposer aux pieds du Seigneur, dans le cœur du Seigneur, toutes leurs fautes. Je pense que c'est peut-être pour nous une occasion de réfléchir sur ce sacrement de réconciliation et plus particulièrement sur le rôle du prêtre dans ce sacrement.

Si vous saviez ce que représente comme disponibilité, attention, mobilisation de toutes les énergies intérieures de l'esprit et du cœur, ce que représente l'accueil spirituel, l'écoute de celui qui vient rencontrer le Seigneur par l'intermédiaire du ministre, que le Seigneur lui propose, si vous saviez ce que cela représente, vous comprendriez qu'il est à peine pensable qu'on puisse passer douze heures, quinze heures voire davantage à écouter les confessions. Il y a quelque chose qui est proprement de l'ordre du miracle, ou plus exactement d'une grâce assez inouïe, car le prêtre n'est certes pas celui qui disposerait du pouvoir de pardonner, il n'est que le ministre, il n'est que l'instrument, il n'est que l'outil du pardon qui appartient à Dieu seul mais précisément son rôle est d'être le sacrement de ce pardon, d'être lui-même le sacrement de cet accueil inlassable de Dieu à l'égard du pécheur, le sacrement de cette écoute attentive et aimante, le sacrement de cette tendresse de Dieu.

Cela veut dire que, sacrement, il doit rendre tangible, sensible, accessible le mystère invisible mais bien réel de cette inlassable tendresse de Dieu. Cela veut dire que le prêtre doit permettre à celui qui vient rencontrer le Seigneur de savoir qu'il le rencontre et de savoir que ce Seigneur qu'il rencontre n'est pas le Seigneur qui juge et qui condamne, mais qu'Il est le Seigneur qui, inlassablement, appelle, désire, pardonne, aime. Et pour cela, il faut que le prêtre puisse prêter son esprit et son cœur au Seigneur, pour que le Seigneur utilise cet esprit et ce cœur pour écouter, comprendre, aimer.

Cela veut dire que, pendant des heures et des heures chaque jour, le curé d'Ars était disponible pour aimer, avec l'amour même de Dieu, pour être le sacrement tangible de l'amour même de Dieu, pour les dizaines, peut-être les centaines de personnes connues ou inconnues qui venaient chacune avec une psychologie différente, un problème différent, avec peut-être le désespoir dans leur cœur ou la haine ou la révolte, la violence, pour essayer de se mettre, toutes les dix minutes au diapason d'un nouveau cœur en quête de Dieu, et chaque fois, savoir être transparent à la réponse d'amour que Dieu voulait donner à cette personne, réponse différente de celle que Dieu voulait donner à la personne qui précédait, même si c'est toujours une réponse d'amour, chaque fois cet amour est unique et chaque fois cet amour doit aller au cœur du problème, au cœur de la vie de celui qui est là.

C'était donc un ministère terriblement exigeant que celui que le curé d'Ars a vécu, que celui que, très pauvrement et de façon bien inférieure, les prêtres essaient de vivre avec vous. Vous savez, il n'est peut-être pas si extraordinaire que tant de prêtres essaient d'échapper au ministère du sacrement de réconciliation parce que c'est un ministère très difficile, très fatigant, épuisant intérieurement. Mais le curé d'Ars avait compris que c'était un des moments majeurs de la vie de l'Église, de la vie des chrétiens, de la vie de l'humanité. C'est un des axes fondamentaux, celui où l'homme désespéré, découragé, seul, vient découvrir qu'il est aimé, qu'il est aimé non pas par Pierre ou Paul, mais qu'il est aimé par Dieu, que l'amour de Dieu est, pour lui, ouvert, ouvert en permanence. Quoi de plus important que de dire cela, et de le dire de façon compréhensible et convaincante, à tous ces hommes et ces femmes qui vont errants, chacun sur leur route de solitude, et chacun découragé par les difficultés de la vie ou par la médiocrité de leur propre cœur.

Ceci est si important et si grave, l'enjeu est tellement fondamental que cela déchaîne les puissances du mal et que, puisqu'il s'agit de se mesurer avec le péché et de vaincre le péché par le surcroît infini de l'amour de Dieu, en laissant passer, d'une certaine manière à travers ses mains, l'image et l'expression de cet amour de Dieu, il est bien compréhensible que les forces du mal se déchaînent pour essayer de compenser tout ce pardon, toute cette miséricorde.

Et si, en dehors du confessionnal, le curé d'Ars a lutté de façon si quotidienne, si permanente, si concrète, avec Satan, avec le diable qui n'a cessé de le harceler de toutes manières, ce n'est pas un hasard. C'est bien parce que le curé d'Ars était fidèle au poste de la miséricorde de Dieu et que sans cesse, il réconciliait les pécheurs avec Dieu, qu'il fallait, en quelque sorte, qu'il paye la note et que, dans les heures de la nuit, où il était seul, il ait été torturé par le mal et le péché contre lequel il avait déjà lutté avec les armes victorieuses des sacrements.

Nous comprendrons aussi que, devant ce mi­nistère harassant, épuisant qui était le sien, le curé d'Ars ait eu, à certains moments, la tentation de s'échapper. C'est une tentation normale. Le ministère apostolique, et spécialement le ministère de la confession, est un ministère difficile, et l'on comprend qu'à certains moments, le curé d'Ars ait rêvé d'une vie plus paisible, d'une vie pour Dieu il voulait s'enfuir dans un monastère, il ne voulait pas quitter le sacerdoce, mais il aurait voulu pouvoir, seul dans un monastère avoir le temps de prier, le temps d'être dans la paix. Vous savez qu'il est parti deux fois de sa cure pour essayer de réaliser ce rêve, mais chaque fois, Dieu l'a ramené, parce que c'était là qu'il devait accomplir l'œuvre de Dieu et non pas en suivant un rêve qui n'était qu'un rêve, même s'il était généreux, beau et certainement louable. Mais Dieu le voulait enchaîné à cette harassante tâche, d'arracher, avec la force de Dieu, les pécheurs au mal qui sans cesse essayait de les reprendre.

Nous prierons spécialement pour les prêtres qui ne sont pas tous, hélas, saint Jean-Marie Vianney et qui n'ont pas tous le même courage ni la même transparence, mais qui devraient l'avoir et dont c'est la fonction. Vous prierez pour qu'ils arrivent à remplir cette mission, le moins mal possible, et que, malgré les moments de découragement, ils y restent fidèles, qu’Il s'agisse de vos prêtres, nous-mêmes, ou qu'il s'agisse de tant de prêtres à travers cette ville, ce diocèse, notre pays ou le monde entier, car beaucoup sont découragés et il faut que la prière de l'Église tout entière les soutienne dans cette tâche qui est la leur et qui est si indispensable pour le salut du monde.

 

AMEN