UN SAINT ATYPIQUE

Ez 3, 16-21
St Jean-Marie Vianney - (4 août 2001)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


L

a parole du Seigneur me fut adressée : Fils d'homme je fais de toi un guetteur pour la maison d'Israël". Cette phrase peut s'appliquer me semble-t-il parfaitement à ce qu'a été saint Jean-Marie Vianney, curé d'Ars. D'ailleurs, quand on dit "curé d'Ars", c'est une erreur puisque Ars n'était qu'une chapellenie, même pas une paroisse lorsque saint Jean-Marie Vianney y fut envoyé. C'était la Sibérie du diocèse de Lyon, on ne savait pas quoi faire de ce "nigaud" comme il disait lui-même, puisqu'il était quasiment inculte, il disait : c'est moi le plus nigaud de mes frères. Il se demandait même à la fin de sa vie, lui qui dit : il y a trois vices qui m'empêcheront d'être canonisé, mon ignorance, ma gourmandise et mon hypocrisie, il se demandait pourquoi il y avait tant de monde qui venait à Ars.

       Un saint, on vous l'a souvent dit, correspond à son époque, et l'époque du curé d'Ars est une des plus étonnantes. Songeons qu'il est né en 1786, c'est simple, quelques années avant la révolution française, la prise de la Bastille en 1789. Il a donc connu, puisqu'il est mort en 1859, la Révolution, la Terreur, la persécution, le Concordat, l'Empire, la chute de Napoléon, les cent jours, la Restauration avec Louis-Philippe en 1848, et le Second Empire. Pour un seul homme, ça fait beaucoup. Et pourtant, le curé d'Ars est marqué par son époque. C'est parce qu'il a collé à cette époque qu'il est devenu saint.

       On a aujourd'hui une fausse conception de ce qu'est la sainteté surtout si la sainteté semble devoir s'appliquer aux prêtres, mieux encore aux curés. En effet, puisque le curé d'Ars est devenu le visage emblématique de la sainteté pour tous les curés, il y en a beaucoup, et je l'ai vu encore récemment parmi certains confrères qui pensent qu'il suffit de faire comme le curé d'Ars. Et en enfilant une chasuble 1950 et en faisant un sermon en deçà de 1950, on pense acquérir la sainteté. Or, si le curé d'Ars était aujourd'hui curé de la Sibérie du diocèse, l'endroit le plus perdu, il collerait à son époque, il ne ressortirait pas des vieilleries, ni des sermons vieillots. Éventuellement il irait chercher là où on prêche bien, je ne sais trop où, et il ânonnerait ses sermons parce qu'il sait où il y a des choses bien, il ferait les plus beaux ornements liturgiques, mais il les ferait modernes, et il mettrait dans son église tout en œuvre pour que les gens prient et pour que les gens aient accès à son église. Il a d'ailleurs fait une chose remarquable qui n'existait plus, qui n'avait peut-être presque jamais existé, il a recréé dans son petit village d'Ars un tissu chrétien. Pensons-y, quand il naît, il naît dans un milieu où le clergé est le premier ordre des trois ordres qui composent la société : le clergé, la noblesse, et puis tout le reste. L'ordre le plus respecté, c'est le clergé, quand on est prêtre, on est un personnage important, on n'est même pas censé prêcher, à peine éventuellement célébrer la messe, mais surtout à ramasser l'argent de sa paroisse et c'est tout. Quand on connaît la Terreur, il a connu cet état en France, qui passe sous l'échafaud du jour au lendemain, un état discrédité et où les meilleurs de ses confrères sont obligés de se cacher sous peine de passer par la mort, et ensuite, après tout le projet de déchristianisation de la révolution française on met un nouvel ordre, est-il meilleur ou pire que le précédent, mais le fait que Napoléon Bonaparte ait transformé les évêques en préfets, ce dont on paie encore parfois les conséquences, et d'avoir voulu payer les prêtres en les affiliant à l'Etat pour qu'ils soient les propagandistes du régime napoléonien, c'était retomber dans un autre défaut. Ne parlons pas de la Restauration et du second Empire, même si Napoléon III va décerner la Légion d'honneur au curé d'Ars.

       Vous le voyez, il n'a pas vécu dans une époque facile, il aurait pu simplement être l'homme de la situation comme beaucoup de ses confrères, un revanchard de la révolution, profitant du Concordat, ou encore, comme d'autres, se contenter au fur et à mesure d'essayer de "faire carrière" dans l'Église. Qu'a-t-il compris ? C'était comme le dit la parole du prophète Ezéchiel, qu'il est un "veilleur, un guetteur" pour son peuple. Il a compris une chose que beaucoup n'avait pas encore saisi, c'est que le prêtre n'était pas loin de son peuple, il n'était pas différent de son peuple, qu'il était aussi pécheur que ce peuple-là et qu'il avançait en pécheur avec le peuple qui lui était confié, d'où toutes les histoires de "grappin", de diable, etc… autrement dit de reconnaître simplement comme il le dit lui-même : je suis gourmand, je suis ignorant, et je suis hypocrite. Je ne vaux pas mieux que vous mais je suis en route avec vous. Et c'est pour cela qu'il a été tellement en route avec le peuple, qu'on s'est mis en route de la France entière pour entendre un message nouveau d'un prêtre, comme on ne l'avait jamais entendu auparavant. Certes, d'autres grands noms à cette époque-là vont se lever, je pense à Montalembert, à Lacordaire qui vont dire des choses neuves, et qui souvent d'ailleurs vont se faire taper sur les doigts par la hiérarchie de l'Église. Mais ce pauvre petit prêtre qu'on avait déjà envoyé en Sibérie, on ne pouvait pas l'envoyer plus loin, et il a fait courir le monde vers lui, par la miséricorde, par le salut, parce qu'il a été un autre prêtre solidaire de son peuple. Il y aurait pu avoir dans sa bouche ce cri qui va retentir à sa suite : "France, pays de mission", oui, France pays de mission, parce que nous ne sommes pas riches du Salut, ce salut nous est toujours donné et il reste fragile, et il est entre nos mains fragiles. Je crois que c'est cela que le curé d'Ars a compris. Et cette fragilité, la sienne, comme celle de son peuple, il l'a abandonnée entre les mains de Dieu, il s'est confié dans la prière et la pénitence à ce que Dieu voulait, il n'avait qu'un seul désir, c'est que ce message de Dieu, cette Bonne Nouvelle du salut soit entendue.

       Alors peut-être que pour nous, il est important, non pas de tomber dans des vieilleries, ou dans une sainteté dépassée, mais que notre sainteté colle à notre temps, et si elle colle à notre temps, alors il y aura un tissu chrétien qui se fera naturellement, alors le message de Dieu sera entendu, quelles que soient nos pauvres limites ou en passant par nos propres limites et ce sera peut-être là l'expérience de la sainteté.

 

       AMEN