TEL UN PRÉCURSEUR
Rm 12, 1-2 + 4-8 ; Lc 12, 35-40
St Eusèbe de Verceil - (2 août 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Lavaudieu
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rères et sœurs, je crois que si l'on demandait à des gens même extrêmement cultivés dans le monde francophone qui est Eusèbe de Verceil, personne ne répondrait. Au mieux quelques catholiques qui vont à la messe tous les jours, qui ont vaguement entendu son nom. Eusèbe de Verceil, on a l'impression que c'est un nom très poétique, en réalité, Verceil est une petite ville du Piémont, donc de l'autre côté des Alpes, pas très loin d'ici.
L'homme en question pourtant est très important, et surtout, il est révélateur d'une mentalité. D'abord, il est Sardes. C'est intéressant de voir que l'Église de Sardaigne à l'époque était un endroit où le christianisme avait fait florès. Non seulement, et c'était déjà un des aspects de la question, la plupart des évêques de Rome qui étaient bannis ou exilés, souvent on les envoyait en Sardaigne. Là, aux travaux forcés dans les mines d'argent, ils ont sans doute contribué à fonder et à répandre plusieurs communautés chrétiennes. Toujours est-il que cent cinquante ans plus tard, vers trois cent dix environ, Eusèbe est né à Sardes, et au hasard d'une vie itinérante qu'on ne connaît pas beaucoup, il a été nommé évêque de Verceil. Et là, cet homme a très vite manifesté un sens théologique très avisé parce que tout le nord de l'Italie à commencer par Milan et évidemment Verceil était ce qu'on appelle un évêché suffragant, soumis à Milan, Milan était le lieu d'arrivée de toutes les nouvelles idées d'Orient et pas les meilleures. Et notamment Milan, était menacé par l'hérésie arienne qui disait que Jésus n'est pas Fils de Dieu, qu'il est une sorte d'être intermédiaire, plus qu'un homme mais moins qu'un Dieu, une sorte d'ange par excellence. Eusèbe a très vite vu que cette opinion était fausse.
Seulement le malheur c'est que cette opinion était très en faveur dans la famille qui descendait de Constantin, vous imaginez, l'Édit de Milan qui reconnaît l'existence officielle de l'Église, du moins, son existence permise, et donc, la famille de Constantin dont Constance lui-même, était favorable aux ariens. Il avait la religion qu'il pouvait avoir, il ne s'était pas étouffé de cours de théologie et l'arianisme lui paraissait plus simple plus admissible, plus conforme à sa tradition, et donc, il soutenait le ariens. Lors d'un Concile, un petit Concile local du nord de l'Italie, Eusèbe de Verceil s'est opposé clairement à l'intention de l'empereur de faire labelliser un certain nombre de formules arianisantes. Constance, ne l'a pas entendu de cette oreille et vers 355, il a dit à Eusèbe d'aller se faire voir ailleurs qu'à Verceil, et il l'a exilé.
A cette époque, l'exil est une chose qui peut être tragique mais qui peut aussi être utile. C'est cette seconde solution qui a été celle dont a bénéficié Eusèbe. En effet, on ne pouvait pas faire mieux que de l'exiler en Orient. Pourquoi ? parce que nombre d'évêques d'Occident ont été exilés par les pouvoirs publics parce que leur délit était de non fidélité aux ordres de l'empereur et en fait, ils ont trouvé en Orient des formes de communautés qui les intéressaient énormément. Tout le monde connaît en France Hilaire de Poitiers qui a été exilé plusieurs fois, il était en Orient à peu près à la même époque que Eusèbe de Verceil, et Hilaire a ramené des quantités d'idées ce qui fait qu'il est un des plus grands théologiens de la tradition occidentale.
C'est assez intéressant qu'au quatrième siècle, au moment même où l'empereur essaie de faire taire les évêques d'Occident qui ne lui plaisent pas, il les envoie en croyant les couper de tout rayonnement spirituel, il les envoie en Orient, et là-bas que font les évêques ? Ils observent ce qui se passe : il y a toute une floraison de grands écrivains, notamment les cappadociens, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, et pour les évêques qui sont un peu cultivés, qui connaissent le grec, ils apprennent plein de choses très importantes. Plus encore, et c'est le cas pour Eusèbe, il se passe que des communautés nouvelles, avec une organisation beaucoup plus libre qu'en Occident (c'est pour cela qu'on a lu le passage de l'épître aux Romains sur la diversité des charismes et sur la manière de les exercer), Eusèbe a vu que ce n'étaient pas des communautés monotypes, comme c'était la tendance en Occident il a trouvé une ébauche de vie commune des prêtres alors qu'en Occident, la tendance sera plutôt à la vie individuelle des prêtres. Quarante ans avant saint Augustin, il a compris ce que c'était que des prêtres moines avec leur évêque. Il avait des modèles en Palestine, en Cappadoce, s'il a connu lui-même personnellement saint Basile, il a connu des moines prêtres collaborateurs de l'évêque, mais Eusèbe, dès qu'il est revenu d'exil, il a transformé son clergé qui est devenu des mines de l'évêque.
C'est une des premières tentatives en Occident. Eusèbe ne l'a pas inventé tout seul mais il a trouvé ce modèle tellement enrichissant et fécond du point de vue ministère en Orient, qu'il l'a transposé en Occident. Cela n'a pas vraiment fait souche, en Piémont en tout cas, mais on peut se demander quand saint Augustin quarante ans plus tard a fondé lui aussi une communauté avec des amis ordonnés prêtres avec lui et qui vont devenir des moines de l'évêque, on peut se demander s'il n'avait pas entendu parler autour de ces communautés autour de Verceil, puisque précisément lui-même au moment de sa convalescence de cette insuffisance pulmonaire qu'il avait contractée lors de son séjour à Milan, est allé dans une vallée du Tessin, proche du Piémont. C'est intéressant de voir la vie de l'Église. On croit la persécuter, on croit l'empêcher, on croit la gêner, et en réalité, c'est l'exil qui est le ferment d'échanges, de relations, d'approfondissement des modèles ecclésiastiques et qui permet petit à petit à l'Église de se construire, de trouver des idées nouvelles, des points d'application qui n'avaient pas eu lieu jusque-là. La dévotion que nous pouvons avoir pour Eusèbe de Verceil en tant que nous aussi moines diocésains de l'évêque d'Aix-en-Provence, c'est quand même quelqu'un qui a su profiter d'une situation difficile, d'une situation d'exil et qui en a ramené quelque chose de très fécond pour l'Église de Piémont et pour l'Église de Italie du Nord.
AMEN