UN EXIL MIS A PROFIT

1 Jn 2, 18-25 ; Mt 10, 22-25a+26-27+32-33
St Eusèbe de Verceil - (2 août 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


E

usèbe de Verceil dont nous faisons mémoire aujourd'hui est un évêque du style courageux et intelligent, un évêque dont on aimerait en avoir beaucoup. Les deux qualités ne sont pas nécessairement compatibles ni adaptées l'une à l'autre.

Verceil, c'est dans le Piémont. A l'époque, en 345, quand il devient évêque de Verceil, Verceil a un très grand inconvénient, c'est d'être très proche de Milan, c'est-à-dire la cour de l'empereur. Par conséquent, on ne fait pas tout à fait ce qu'on veut à Verceil, parce que l'autorité centrale, Constance, le petit neveu de Constantin, qui est un peu susceptible et s'occupe un peu trop des affaires de l'Église, n'est pas toujours d'accord avec la pensée des évêques, donc de temps en temps, il intervient. Eusèbe de Verceil est très courageux, très vif du point de vue de la compréhension de la foi, il défend l'orthodoxie, il se déchaîne contre Arius dont l'hérésie commence à faire de sérieux dégâts dans le nord de l'Italie. Il est assez connu, cet Eusèbe, enfin, relativement car personne n'en parle aujourd'hui, c'est pour cela que je vous en parle pour que vous ne mouriez pas idiots, mais il est assez connu parce qu'il appelait les disciples d'Arius non pas les "ariani", mais les ariomanités, les ariomanes les fous d'Arius ce qui était franchement disqualifiant. Cela ne plaisait pas beaucoup à Constance, donc le pauvre Eusèbe a été viré, je crois qu'il n'y a pas d'autre mot, on l'a envoyé en exil en Orient. A cette époque-là évidemment, exiler un évêque, c'était quand même assez désagréable, parce qu'il se retrouvait cru et nu en exil, dans un endroit où il y avait seulement quelques chrétiens qui voulaient bien s'occuper de lui. Mais lui, il a mis à profit son séjour en Orient, car il a dû connaître un certain nombre de tendances un peu nouvelles dans l'Église, notamment, ce que faisaient saint Basile, saint Grégoire de Naziance, il a dû connaître ce style d'évêque qui arrivait à vivre avec son clergé. Sans vouloir se donner des coups de pieds dans les chevilles, c'est un peu le véritable père des moines apostoliques en Occident. Nous, on se réclame de saint Augustin, parce qu'on ne prête qu'aux riches, et puis, saint Augustin a eu le mérite d'élaborer les choses, mais Eusèbe de Verceil était plutôt un intuitif. Il a compris que cette manière de vivre d'un évêque en étroite symbiose, pratiquement dans le même lieu que ses clercs, en leur donnant une règle de vie commune, c'était quelque chose de très intéressant. Evidemment, en Orient, il n'a pas pu le mettre en route. C'est toujours comme cela dans la politique. A Constance, a succédé Julien l'apostat, et comme Julien détestait Constance, et que Constance avait fait exiler Eusèbe, Julien l'apostat qui aurait bien dû se méfier d'ailleurs, a fait réhabiliter Eusèbe, donc, il l'a remis sur son siège à Verceil.

C'est donc grâce à un apostat qu'Eusèbe a pu revenir à Verceil après son exil. Là, il a appliqué immédiatement les intuitions qu'il avait découvertes en Orient. Dans le diocèse de Verceil, il a instauré une communauté de vie monastique avec les clercs qui vivaient autour de lui. Je crois qu'on peut dire, cela se passe quand même en 360, saint Augustin n'est pas encore converti, c'est donc la première communauté de moines diocésains qui est ainsi fondée par Eusèbe de Verceil. C'est vous dire toute la vénération que j'ai pour lui. Donc, il a trouvé là un nouveau style, il a été véritablement un grand initiateur d'une nouvelle vie pastorale. Est-ce que saint Augustin a entendu parler, puisque Augustin, quinze ans plus tard est professeur de rhétorique à Milan à la cour, est-ce qu'il a entendu parler du projet et de la réalisation des moines diocésains de saint Eusèbe, ce n'est pas impossible ? Est-ce que c'est de là qu'est venue l'idée ? saint Augustin semble se l'attribuer, mais il est sans complexe, quand il trouve quelque chose, cela ne peut pas être les autres qui lui ont soufflé, donc on a nettement l'impression que c'est lui qui invente la chose. Mais en réalité, c'est insérant, parce que cet humble évêque du Piémont, qui avait beaucoup souffert pour la foi et qui avait le goût de rechercher des solutions originales du point de vue pastoral, avait trouvé vingt ans avant saint Augustin, la solution qui sera canonisée par le docteur d'Hippone.

C'est intéressant à plus d'un titre, j'en souligne simplement un. Je crois que tant qu'on était sous la persécution, les évêques avaient un presbytérium, mais ils n'avaient pas besoin de collaborer avec eux. C'est-à-dire que les prêtres du presbytérium étaient une sorte de conseil, d'assistance, autour de l'évêque, donc c'était plutôt au niveau des décisions. Précisément, à partir des années 340-350, l'Église commence à prendre beaucoup d'ampleur du point de vue administratif, elle est reconnue depuis déjà trente ans, elle est extrêmement vivante, et les évêques s'arrangent partout pour implanter des tas de nouveautés, notamment dans le domaine social, c'est le début de l'aide sociale dans l'Église, les pauvres, les hospices pour accueillie les passants, il y a même des églises et des diocèses qui instaurent des ateliers, et donc, il faut que les prêtres soient beaucoup plus actifs. Chez saint Eusèbe de Verceil, c'est un peu cette intuition-là, il ne veut pas faire des rampes de situation à ses curés, mais il leur demande de coopérer très efficacement pour mieux assure l'unité de cette action, et il leur propose une règle de vie commune. Donc, à ce moment-là, c'est le début d'un nouveau style de pastorale, qui ne durera pas très longtemps, hélas, mais dans lequel l'évêque et le clergé, tout son clergé, parce que dans le diocèse de Verceil tout le clergé est rattaché à Eusèbe, et donc, ils vivront une sorte de vie commune un peu sur le modèle de ce que décrit la communauté de Jérusalem dans le début du livre des Actes.

Je crois que nous pourrons prier aujourd'hui le Seigneur par l'intercession de saint Eusèbe, pour que soient suscités dans le monde actuel de véritables communautés qui n'aient pas simplement le souci de vivre en communauté, c'est un peu la déviance qui s'est passée en Occident. Après les communautés n'en n'ont fait qu'à leur tête, et ont dit aux évêques, tant pis pour vous, mais que l'on retrouve des foyers de vie communautaire, sacerdotales et religieuses qui soient soucieuses de collaborer de façon très étroite avec l'évêque dans le vaste champ apostolique de la société contemporaine.

 

 

AMEN