SAINT EUSÈBE DE VERCEIL (LA VOCATION SACERDOTALE)

1 Jn 2, 18-25 ; Mt 10, 22-25 a
St Eusèbe de Verceil - (2 août 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, saint Eusèbe de Verceil est un de ces évêques qui fait partie du quatrième siècle qui ont courageusement résisté aux pressions de toutes sortes qui venaient de l'empereur d'abord, de l'ensemble aussi de l'épiscopat par ail­leurs, en faveur de l'hérésie arienne et saint Eusèbe a toujours vaillamment affirmé la divinité du Christ, à l'égal du Père, et c'est pourquoi, comme saint Hilaire d'ailleurs ou d'autres évêques courageux comme eux, il a été exilé. C'est la raison pour laquelle nous avons chanté tout à l'heure : "O Fils unique et Verbe de Dieu", c'est le sens de l'évangile que nous venons de lire, c'était le sens de l'oraison à laquelle vous avez peut-être fait attention.

En même temps, saint Eusèbe de Verceil a une autre particularité. A son retour d'exil, sur la fin de son épiscopat, il a voulu établir entre lui et ses clercs, c'est-à-dire les prêtres de son diocèse, les col­laborateurs de son travail apostolique, il a voulu éta­blir avec eux la vie commune, c'est-à-dire habiter ensemble, prendre ensemble ses repas, mettre ensem­ble tous leurs biens. C'est dire qu'il a proposé aux prêtres de son diocèse de mener avec lui une vie monastique.

Il y a quelques jours, à l'occasion de la fête de saint Benoît, le frère Daniel, et puis à l'occasion de la fête de saint Ignace de Loyola, moi-même, nous es­sayions de vous tracer brièvement et synthétiquement le panorama des différentes formes de vie monastique : la vie monastique érémitique, c'est-à-dire celle de ceux qui vivent seuls, et la vie monastique cénobiti­que, c'est-à-dire ceux qui vivent en communauté, soit en référence à un père, un abbé, c'est le système bé­nédictin, soit en référence les uns aux autres dans une fraternité où tous sont responsables de tous, c'est le système augustinien qu'on retrouve ensuite dans les ordres comme les dominicains et les franciscains. Vous comprenez bien que ce que saint Eusèbe a fait s'inspire de cette tendance que j'appelle augustinienne, bien qu'en réalité saint Eusèbe ait essayé cette ré­forme avant saint Augustin. Il est donc un initiateur dans ce sens.

Je voudrais étendre un petit peu cette ré­flexion que je vous avais proposé l'autre jour à propos de la vie monastique, à la vie sacerdotale. Dans la pensée courante des chrétiens, on confond très faci­lement la vie sacerdotale, celle des prêtres, et puis la vie religieuse, comme si les prêtres étaient d'une cer­taine manière des religieux, et comme si les religieux étaient essentiellement des prêtres.

En réalité, il s'agit de deux vocations qui sont très différentes, même si elles peuvent coïncider dans la même personne. Le prêtre, c'est le collaborateur de l'évêque, et comme l'évêque, c'est celui qui a la charge de l'évangélisation, de l'apostolat, du ministère à l'égard du peuple de Dieu. Voilà ce qu'est la voca­tion sacerdotale. C'est une fonction à remplir dans l'Église, une fonction essentielle, puisqu'elle structure l'Église en donnant au peuple de Dieu des représen­tants du Christ parmi eux. La vocation religieuse, en soi n'a rien à voir avec la prédication, avec l'apostolat, avec la mission, la vocation religieuse est une relation personnelle entre l'individu et Dieu. Est religieux, ou moine si vous préférez, quelqu'un qui, pour la recher­che personnelle, profonde, intime du mystère de Dieu, renonce à avoir une vie courante, il renonce à avoir des biens à lui, il renonce à diriger sa propre vie, il renonce au mariage et à fonder donc des relations humaines comme tous les autres le font.

En soi, la vocation sacerdotale, celle du prê­tre, peut très bien s'accommoder du mariage. C'est ce qui s'est fait dans l'Église ancienne, c'est ce qui se fait encore aujourd'hui dans les Églises d'Orient, les prê­tres peuvent parfaitement être mariés et donc mener une vie semblable à celle de tous les laïcs tout en étant chargés du ministère apostolique. Les prêtres peuvent aussi librement choisir de mener une vie de type monastique, c'est-à-dire une vie centrée sur la recherche de Dieu seul, ce qui s'accommode très bien de la vocation sacerdotale mais ne lui est pas essen­tielle, ils peuvent se consacrer à l'apostolat et au mi­nistère du peuple de Dieu en vivant eux-mêmes dans la chasteté, l'obéissance, et éventuellement la pau­vreté.

A l'origine, il y avait donc surtout des prêtres mariés, comme il y en a encore aujourd'hui en Orient, je viens de vous le dire, c'est-à-dire des prêtres qui exerçaient leur ministère tout en ayant une vie fami­liale, conjugale, une vie professionnelle aussi, pour nourrir leur famille, souvent, c'était un paysan ou un commerçant du village qui exerçait aussi la charge de ministère apostolique. En même temps les prêtres, à l'origine, constituaient un conseil de l'évêque, une assemblée qui aidait l'évêque de façon immédiate dans la gestion de son diocèse. C'est la raison pour laquelle des évêques comme Eusèbe de Verceil, comme saint Augustin, comme saint Basile de Césa­rée et beaucoup d'autres dans l'antiquité, ont pensé qu'il serait bien que ces collaborateurs mènent avec eux une vie commune, qu'ils partagent la table, l'ha­bitat, l'argent, la prière. C'est ainsi qu'est né ce qu'on appellera plus tard le monachisme apostolique, de type augustinien, dont vous voyez qu'il réalise à la fois une vie monastique centrée sur la vie commune, donc sur la mise en commun des biens, et une vie apostolique, puisque cela s'adressait à des prêtres. En même temps, d'autres prêtres continuaient à vivre non pas seuls, mais dans le peuple de Dieu, comme le peuple de Dieu, en étant mariés, en ayant un métier, etc … Jusque-là, ceci est assez compréhensible et logique, et présente deux styles de vie pour les prêtres qui sont l'un comme l'autre, équilibré chacun à sa manière.

Plus tard, vers le dixième, onzième siècle, un pape, Grégoire VII a voulu réformer le clergé. En effet, les prêtres menaient quelquefois une vie qui n'était pas tout à fait exemplaire, et en particulier, il y avait beaucoup d'affaires d'argent, parce qu'ayant une famille à nourrir, ils avaient tendance à se faire payer les sacrements et à faire passer leur fortune, person­nelle qui n'était pas excessive, à la faire passer avant le bien du peuple de Dieu. Alors, le pape Grégoire VII a fait une réforme qu'on appelle la réforme grégo­rienne, qui a imposé à tous les prêtres d'Occident, une vie de type monastique, une vie dans laquelle ils mettaient tous leurs biens au service de l'Église, ils renonçaient à la famille, au mariage, à la vie conjugale, à la paternité. C'est l'origine de la chasteté des prêtres séculiers. Mais en même temps que Grégoire VII faisait cette réforme, il n'a pas imposé, comme essayaient de le faire Eusèbe de Verceil ou Augustin, la vie commune, ce qui fait que beaucoup de ces prêtres sont restés solitaires, ils ont continué à vivre seuls, ce sont les prêtres de paroisse, les prêtres séculiers, tout en ayant ce type de vie monastique qui aboutissait au célibat notamment. Le célibat ecclésiastique vécu solitaire n'est pas la même chose que le célibat vécu en communauté dans laquelle il y a des échanges, et une grande richesse de partage entre les membres d'une même communauté. C'est ainsi qu'est né le système des prêtres séculiers tel que nous le connaissons aujourd'hui, qui vivent dans la chasteté, dans une certaine pauvreté, dans l'obéissance à l'évêque, mais sans avoir de structure, de vie commune, sans avoir de communauté pour les soutenir. Au fond, ce que Grégoire VII a créé et qui existe encore aujourd'hui, c'est une sorte de vie sacerdotale érémitique, comme des ermites au désert. Un prêtre séculier est tout seul dans sa paroisse, un peu comme saint Antoine était tout seul dans son désert. Simplement, il n'y a pas comme nous le voyons avec saint Ignace de Loyola et les jésuites, une structure d'obéissance forte qui permet de cadrer cette vie, ce qui fait que ces prêtres séculiers sont à la fois appelés à une vie monastique dans la solitude, et sans avoir l'aide de structure forte, ni de communauté, ni d'obéissance comme l'ont les jésuites.

C'est la difficulté de la vie des prêtres sécu­liers. Pendant des siècles, ils ont compensé cela par leur rôle de notable dans leur village, dans leur com­munauté il y avait le prêtre, le maire, l'instituteur étaient les personnages. Ce n'est plus le cas aujour­d'hui, le prêtre passe inaperçu, et l'on n'apporte plus le dimanche le "panier du curé", on n'a plus la vénéra­tion pour ce que représente le prêtre. Ce qui fait que cette vie de prêtre séculier est particulièrement diffi­cile, car elle conjugue toutes sortes d'exigences mo­nastiques, et notamment celle de la chasteté, donc de l'absence de famille, sans avoir pour autant une vie commune, en étant comme des moines, des ermites au désert, et en même temps sans avoir de cadre monas­tique précis, sans avoir de règle. Finalement, c'est une vie fort difficile, c'est pourquoi, je pense qu'il faut que nous sachions prier beaucoup pour les prêtres sécu­liers, les prêtres diocésains tels qu'ils vivent dans la majorité des cas, parce que leur vie est extrêmement exigeante et elle n'a pas énormément de points d'appui solides, en-dehors bien sûr de la foi, de la prière et de leur ministère, ce qui est déjà beaucoup, mais humai­nement parlant, ils ont souvent une certaine difficulté à gérer une vocation aussi exigeante et il faut le dire, aussi peu consolante.

Si nous avons essayé de faire ici une commu­nauté de prêtres diocésains, vivant la vie monastique, c'est pour proposer une alternative à cette vie de prê­tre séculier. Dieu y pourvoira, et l'avenir dira si cela sert à quelque chose dans l'Église de Dieu. En tout cas, soyons bien conscient de l'importance que repré­sentent pour nous ces prêtres diocésains, qu'ils soient séculiers ou religieux comme nous, pour permettre au peuple de Dieu de s'avancer vers le Royaume et prions vraiment beaucoup pour eux, afin qu'ils puis­sent accomplir leur charge et se sanctifier eux-mêmes dans cette vie.

AMEN