LA RÉVÉLATION TRINITAIRE

Rm 12, 1-2 + 4-8 ; Lc 12, 35-40
St Eusèbe de Verceil - (2 août 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, saint Eusèbe dont nous faisons mémoire aujourd'hui a été évêque de Verceil de 345 à 371, donc exactement au cœur du quatrième siècle. Le quatrième siècle est un moment majeur de l'histoire de l'Église, tout entier occupé par la lutte contre l'hérésie arienne. Dans l'évangile, Jésus parle de Dieu comme son Père. De ce Père, Il est le Fils unique, le Fils Bien-Aimé, égal au Père : "le Père et Moi nous sommes Un", dit Jésus. Et plus tard, au moment de quitter ses disciples, Il leur annoncera l'envoi d'un autre Lui-même, un autre Paraclet, un autre consolateur, un autre défenseur, l'Esprit Saint. Ainsi, en réfléchissant sur les Paroles du Christ, les chrétiens ont pris conscience qu'Ils étaient trois, le Père, le Fils et l'Esprit à l'intérieur du mystère même de Dieu, non pas comme trois Dieux, comme si nous retombions dans le polythéisme des grecs ou des ro­mains, où il y avait un dieu de la guerre, un dieu des volcans, un dieu de la mer, mais trois dans un Dieu unique, mystère difficile à cerner. Comment ce Dieu peut-Il être unique, un seul Dieu, et en même temps, trois personnes parfaitement libres, parfaitement au­tonomes et distinctes, unies dans une infinie commu­nion d'échange et d'amour. C'est le mystère qu'on a appelé le mystère de la Trinité, c'est-à-dire de trois constituant une unité.

Devant les mystères, la réaction naturelle de l'esprit humain est d'essayer de les expliquer ration­nellement, de les rendre non seulement compréhensi­bles mais réductibles à notre expérience courante, et c'est pourquoi au début du quatrième siècle, un prêtre de l'Église d'Alexandrie, Arius, a avancé cette théorie simplificatrice qu'il n'y avait vraiment comme Dieu que le Père, que le Fils était Dieu, certes, mais d'une manière subordonnée, relative, inférieure, et l'Esprit, encore moins fondamentalement Dieu, presque une créature. Au premier abord, cette présentation des choses est séduisante, elle simplifie tout, nous reve­nons à ce que disait l'Ancien Testament, un Dieu uni­que, le Père de toutes choses, et puis une manifesta­tion de ce Dieu unique, un inférieur à Lui, mais se mettant à notre portée, le Fils, et puis encore une autre manifestation plus inférieure encore, l'Esprit. Le mystère de la Trinité était résolu parce qu'il était éva­cué. Dans un premier temps, Arius a eu beaucoup de succès, en particulier auprès du peuple, du petit peu­ple d'Alexandrie qui est toujours un grand port de la Méditerranée, ce peuple de marins, et avec beaucoup d'habilité, Arius prêchait dans la langue populaire, avec des chants, un petit peu à la manière dont saint Louis-Marie Grignon de Montfort prêchera l'amour de la Vierge Marie avec des chants populaires, en repre­nant des rengaines à la mode, Arius a donc eu d'abord pas mal de succès. Ensuite, quelques esprits plus pro­fonds, plus pénétrés du message du Christ se sont éle­vés pour dire que ceci n'était pas la foi que Jésus nous avait enseigné, que Jésus s'était affirmé l'égal du Père, et non pas un Dieu inférieur. Et saint Athanase qui deviendra plus tard, après avoir été diacre, évêque d'Alexandrie, fut le grand héros de cette opposition à l'hérésie arienne.

Malheureusement, cette hérésie était si sédui­sante, si simple, qu'elle n'a pas conquis seulement les marins d'Alexandrie et plus tard ceux de Césarée, mais cette hérésie a conquis aussi les couches plus élevées de la population, y compris les empereurs. Certes, dans un premier temps, Constantin, le célèbre Constantin qui a fait du christianisme la religion d'état, a voulu s'opposer à l'arianisme, parce qu'il divi­sait l'Église et que Constantin voulait la paix, la tran­quillité et l'équilibre. C'est lui qui a convoqué le concile de Nicée, qui a condamné Arius et affirmé l'identité divine du Christ et sa parfaite consubstantia­lité mot compliqué mais qui veut dire égalité pro­fonde, substantielle, dans son être le plus intime, du Christ, de Jésus, du Fils, avec le Père. Constantin était d'abord un homme politique et quand il a vu qu'Arius faisait mine de se soumettre, et qu'Athanase continuait à débusquer les mensonges d'Arius, il s'est retourné contre Athanase et Constantin, on ne le sait pas, mais il a fini arien. Il n'a été baptisé que sur son lit de mort, et par un évêque arien. Et parmi ses successeurs, un de ses fils, Constance II, lui aussi qui régnera très longtemps soutiendra les ariens et de la même manière plusieurs empereurs tout au long de ce quatrième siècle, ce qui fait que tout ce siècle va être occupé par une lutte acharnée entre quelques hommes, rares, à certains moments, il semblait qu'Athanase soit le seul à garder la vraie foi, contre tous les évêques politiques qui pour plaire aux empereurs flirtaient avec l'arianisme, il semblait donc à certains moments que la cause était perdue, et il faudra donc attendre l'extrême fin du quatrième siècle pour qu'enfin un empereur, Théodose assure le triomphe de la vraie foi.

Alors, dans l'histoire la personnalité d'Atha­nase d'Alexandrie est si puissante, si grande qu'il semble que tout ce siècle soit centré sur cette person­nalité. En réalité, la lutte contre l'arianisme, si elle a été la fait de quelques personnalités rares, n'est pas le fait d'Athanase seul. Et en Occident, pays moins civi­lisé à cette époque que ne l'était l'Orient, il y a eu aussi des voix pour s'élever avec courage contre l'hé­résie arienne. La plus connue de ces voix est celle de saint Hilaire de Poitiers qui fut exilé pour sa défense de la vraie foi, et à côté de saint Hilaire, il y a aussi quelques personnalités comme saint Maximin de Trèves, ou encore saint Eusèbe de Verceil. Evêques de petites localité sans importance apparente, mais qui ont eu chacun à sa place, le courage de dire non à ce qui était la destruction de la vraie foi. Et tous ces évê­ques, que ce soit saint Hilaire, que ce soit saint Maximin de Trèves, ou saint Eusèbe, ont subi outra­ges, persécutions, exils, emprisonnements pendant de longues années de leur épiscopat, à cause de cette défense de la vraie foi. Eusèbe de Verceil, obscur évêque d'une petite ville du Piémont, a connu ainsi à cause d'un concile hérétique d'Arles, puis d'un concile non moins hérétique de Milan, il a connu l'exil en Orient, loin de son peuple et d'une certaine manière, sa figure comme celle d'Hilaire ou des autres, est aussi grande que celle d'Athanase, même si elle n'a pas laissé dans la mémoire chrétienne et dans l'his­toire un souvenir aussi éclatant.

Nous sommes donc aujourd'hui pour célébrer l'audace d'un homme qui a eu le courage, malgré l'humilité de sa charge et la petitesse de son diocèse, qui a eu le courage de s'élever contre l'immense majo­rité de ses confrères pour affirmer : telle est la foi et je l'affirmerai jusqu'à la fin. Il n'a pas connu le martyre parce qu'à cette époque, nous étions après la fin des persécutions et l'on ne tuait plus les ennemis, on se contentait de les persécuter, mais il a connu cette per­sécution. Saint Eusèbe, quand il est revenu dans son diocèse a eu aussi un autre mérite, lui aussi peu connu, c'est d'être le premier à imaginer la vie monas­tique diocésaine, celle que nous essayons de vivre ici dans notre fraternité de saint Jean de Malte. Nous nous réclamons de saint Augustin, mais il ne l'a fait qu'à l'extrême fin du quatrième siècle, au début du cinquième, tandis que saint Eusèbe de Verceil a eu déjà cette intuition en plein milieu du quatrième siè­cle: rassembler tous les prêtres, tous les ministres de son église diocésaine, pour les faire vivre en commu­nauté de biens d'habitat, de table, de prière, d'activités apostoliques avec leur évêque. Il rassemblait tous les prêtres de son diocèse dans sa maison cathédrale afin qu'ensemble ils vivent comme les premiers chrétiens de Jérusalem, n'ayant qu'un seul cœur, une seule âme, une seule possession, mettant tout en commun. Saint Eusèbe pas plus que saint Augustin d'ailleurs n'a eu un succès foudroyant, et son intuition ne lui a survécu que de façon tout à fait sporadique, mais il est le pre­mier à avoir ainsi pensé que le clergé d'un diocèse, des paroisses, pouvait vivre avec la même intensité que les moines habituellement retirés au désert, cons­tituant ainsi des moines apostoliques et des moines diocésains.

Si vous le voulez, en vénérant en saint Eusèbe un défenseur de la foi, de vénérer aussi celui qui est à l'origine de cette forme de vie monastique que nous essayons de vivre aujourd'hui encore dans notre paroisse de Saint Jean de Malte.

 

 

AMEN