UN MONACHISME APOSTOLIQUE AU IVÈME SIÈCLE

Rm 12, 1-2 + 4-8 ; Lc 12, 35-40
St Eusèbe de Verceil - (2 août 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Canigou : Moines en procession …  

S

aint Eusèbe a donc été évêque de Verceil au Piémont, au milieu du quatrième siècle, environ de 340 à 370, ce qui le fait l'exact contemporain de saint Athanase d'Alexandrie et de saint Hilaire de Poitiers, et comme eux un des grands défenseurs de la foi chrétienne contre l'arianisme. C'est l'hérésie qui faisait du Christ Jésus, non pas la deuxième personne de la Trinité, égale au Père, mais une sorte de Dieu secondaire, à mi-chemin entre le Dieu unique Père, et la création. Cette hérésie qui simplifie la foi, comme toutes les hérésies, a ravagé l'Église pendant tout ce quatrième siècle et au moment dont nous parlons, l'empereur Constance II, étant lui-même arien, la quasi totalité de l'Église y compris beaucoup d'évêques qui manquaient peut-être de courage ou de lucidité, étaient passés à l'arianisme, ou en tout cas pactisaient avec lui. Il n'y a eu que quelques évêques d'un grand courage pour s'élever contre cette hérésie.

Saint Athanase est le plus connu, c'est lui qui a œuvré au Concile de Nicée et qui a continué à se battre pendant longtemps, parce que ce Concile de Nicée n'a pas été reçu. Il n'a pas suffi à conclure l'hérésie arienne qui a duré encore près d'un siècle après. Saint Eusèbe en Occident, a été un de ceux qui ont subi persécution et exil à cause de la foi, il fut exilé en 355 par le Concile de Milan, à peu près comme saint Hilaire exilé en 356 par le Concile d'Arles. L'un et l'autre furent envoyés en Orient, et ceci, grâce à la Providence, fut d'un grand apport et d'une grande richesse pour l'Église d'Occident. Saint Eusèbe n'a certes pas le génie théologique de saint Hilaire et il n'a pas rapporté d'Orient toute la culture théologique qui fait de saint Hilaire un des grands docteurs de l'Église, qui a su creuser le mystère de la filiation divine de Jésus à partir du Père.

Mais si saint Eusèbe n'est pas un grand théologien, ce fut cependant un grand pasteur et il ramena d'Orient la découverte de la vie monastique. Il est le premier à avoir eu cette idée très originale, même si saint Augustin, une trentaine d'années plus tard la déploiera lui aussi et avec un génie bien plus grand, il eut cette idée que la vie monastique convenait très particulièrement à l'évêque et à ce qu'on appelait son presbyterium, c'est-à-dire le collège des prêtres qui l'entouraient. Saint Eusèbe a demandé au clergé de son diocèse de vivre avec lui la vie monastique adaptée bien entendu à l'apostolat, une vie de moine apostolique. Il en est le fondateur en Occident, et il a donc rassemblé dans une même maison épiscopale autour de lui, tous ses prêtres du diocèse de Verceil, pour qu'ils mènent la vie commune, qu'ils mettent en commun leurs biens, et qu'ils prennent ensemble part à la vie quotidienne, repas, habitat, et aussi à la vie apostolique. Il a donc eu cette idée d'unifier le ministère apostolique et la vie commune, la vie de moine autour de l'évêque, supérieur de cette communauté de moines prêtres. Saint Eusèbe n'étant pas un grand docteur, n'a pas laissé d'écrits, mais on a témoigné à son sujet de façon très précise sur cette intention et cette réalisation qu'il a faite dans sa ville. Voici un passage de saint Maxime de Turin, un autre évêque un peu postérieur : "Eusèbe, quand il reçut dans cette ville le souverain pontificat, afin que s'offre à l'ensemble de son clergé un miroir céleste des institutions spirituelles, les rassembla tous avec lui dans l'enceinte d'une unique habitation, de telle sorte que ceux dont le propos en religion était le même et indivis, eussent une vie commune et une table commune".

Pour cela, saint Eusèbe, comme plus tard saint Augustin s'inspire des Actes des apôtres qui a plusieurs reprises nous disent que les premiers chrétiens avaient tout en commun, non seulement la prière, mais aussi leurs propres biens qu'ils déposaient aux pieds des apôtres et qu'ils partageaient selon les besoins de chacun. Vous le voyez cet idéal de vie commune, de vie unifiée dans laquelle tous les biens et toutes les activités sont mises en commun, cet idéal remonte aux origines de l'Église et à Jérusalem, il a été proposé à tous les chrétiens. Il n'était peut-être pas raisonnable de penser que pendant des siècles tous les chrétiens pourraient vivre une vie quasi monastique. Je ne sais pas s'il est raisonnable de penser avec saint Eusèbe et saint Augustin qu'à défaut de tous les chrétiens, au moins tous les prêtres d'un diocèse mènent ensemble avec leur évêque cette vie monastique, en tout cas, c'est un rêve qui tient au coeur le plus primitif de l'Église, et qui demeure comme une sorte d'idéal proposé. A travers les siècles, ainsi des Actes des apôtres jusqu'à ces grands évêques, plus tard l'institution canoniale, a essayé de mettre en exercice, de faire passer dans la réalité. Saint Eusèbe pense donc que la prédication et l'enseignement de la foi de la foi, ce qui appartient en propre aux prêtres, doivent s'enraciner dans un partage permanent de la même vie spirituelle et même vie matérielle concrète. Il pense que c'est en partageant une même vie, les mêmes occupations, le même pain, que les prêtres peuvent découvrir au fond de leur cœur cette unité de la foi qu'ils doivent enseigner aux chrétiens pour que ceux-ci à leur tour, autant qu'il est possible vivent dans cette unité. Vous le savez, saint Paul dans l'épître aux Éphésiens, insiste sur cette unité, nous devons former un seul corps, parce que nous avons un seul Esprit, et une seule foi, comme il y a un seul Dieu et Père et un seul Christ Seigneur.

C'est donc ce projet qui est donné à tous les chrétiens et qui se réalisera d'ailleurs dans le Paradis où nous serons véritablement uns, où nous aurons tout en partage à partir de cette unité même du Père du Fils et de l'Esprit. C'est donc ce projet qui nous est offert et qui est au cœur de la prédication chrétienne comme l'a si bien compris saint Eusèbe de Verceil. Certains, en tout cas les frères qui sont ici, s'efforcent de réaliser aujourd'hui tant bien que mal cet idéal de saint Eusèbe. Je les recommande à votre prière et notre but est de vivre cette unité aussi bien que possible dans notre fraternité non pas simplement comme un idéal qui nous appartiendrait en propre, mais pour manifester à tous, à toute l'Église, à vous tous, que cet idéal d'unité est à l'horizon de notre vie chrétienne. Si tout le monde ne peut pas le réaliser dans le concret de la vie quotidienne c'est cependant ce à quoi nous sommes appelés, c'est le projet même de Dieu sur nous tous, que nous soyons uns, comme le Père, le Fils et l'Esprit sont uns, et que cette unité prenne toute notre vie aussi profondément et concrètement que possible.

 

AMEN