LE SACREMENT DE PÉNITENCE
Rm 8, 1-4 ; Mt 5, 13-19
St Alphonse de Liguori - (1er août 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, saint Alphonse de Liguori est une des grandes figures de la réflexion de l’Église sur notre situation de pécheurs et la miséricorde de Dieu qui vient à notre rencontre, et plus particulièrement, c’est un grand docteur du sacrement de pénitence.
Dans l’histoire de l’Église, en faisant simple, on peut dire qu’il y a deux grandes périodes au sujet du sacrement de pénitence. Dans un premier temps, aux tout premiers siècles de l’Eglise, la pénitence, qu’on appelait pénitence publique, non pas parce qu’on accusait ses péchés publiquement, mais parce qu’on se reconnaissait publiquement pécheur, consistait à entrer pendant un temps souvent assez considérable, dans la catégorie des pécheurs publics, qui au cœur de la liturgie de l’Église manifestaient à la fois leurs fautes, leur repentir, la réparation de leurs fautes, et leur absolution. Tout ceci donnait lieu à une liturgie assez solennelle et développée manifestant le caractère communautaire de cette faute, car toute la communauté chrétienne ne cessait de prier pour les pécheurs qui étaient en son sein et qui avaient besoin de la grâce et de la miséricorde de Dieu.
Cette pénitence publique qui était fort sévère, correspondait aussi à une époque relativement primitive où le sens du péché était à la fois assez objectif, et en même temps, il s’agissait de péchés graves, tels que l’idolâtrie, la fornication, l’adultère, le meurtre, etc… Et puis, à partir du 5ème , 6ème siècle, on a commencé à vivre le sacrement de pénitence d’une façon très différente, beaucoup plus secrète, beaucoup plus personnelle, une rencontre intime entre le pécheur et le ministre de la miséricorde de Dieu, qui n’a plus donné lieu à un déploiement liturgique, d’ailleurs, c’est ce que vous connaissez car nous vivons toujours sous cette forme de pénitence dite privée, où celui qui reconnaît son péché va d’une manière discrète, secrète, rencontrer un prêtre pour lui avouer ses fautes et recevoir le pardon de Dieu.
Cette nouvelle manière de vivre le sacrement de pénitence, beaucoup moins communautaire, beaucoup moins liturgique, a développé un sens plus intime, plus profond, plus intérieur de la faute. Il n’y avait pas seulement les actes, mais aussi l’importance de l’intention mauvaise qui pouvait exister même sans passage à l’acte, et cela ajouté à partir de l’époque de la Renaissance à une intention de plus en plus grande à la subjectivité de chaque individu, a abouti à un déploiement en profondeur du regard que nous portons sur notre vie, il ne s’agissait plus simplement de péchés évidents et majeurs, mais aussi de péchés plus intérieurs, plus intimes, plus secrets, et peut-être aussi graves que les autres. Peu à peu s’est développé ainsi un sens moral affiné, intérieur, qui, à travers l’histoire de l’Église a produit une grande découverte des dimensions de la sainteté. Cette intériorisation à la fois de la conscience humaine du péché et de la conscience du pardon et du sacrement de pénitence qui réunit l’ensemble de cette confession et de cette absolution, cette intériorisation croissante atteint son maximum avec la figure de saint Alphonse de Liguori qui a passé toute sa vie à exhorter les fidèles auxquels il se dévouait sans cesse, à cette découverte de plus en plus profonde de notre péché et par là même de la figure rayonnante du pardon de Dieu.
Il y a là une évolution qui est allée vers une plus grande découverte intérieure. Mais cette évolution est à double tranchant. Elle peut se faire dans deux sens. On peut aller dans le sens d’une intériorisation qui nous centrer sur nous-même, et à ce moment-là, on risque de tomber dans le scrupule, dans l’analyse indéfinie et toujours recommencée de nos fautes et de nos péchés. On peut tomber dans une sorte de légalisme où il s’agit d’appliquer mot à mot le moindre détail de la loi à chacun de nos actes et à chacune de nos pensées. On peut tomber dans une sorte de moralisme où notre relation avec Dieu n’a plus que cette dimension du bien et du mal, essentielle certes, mais subordonnée en fait en réalité, et souvent les chrétiens, sinon contemporains, parce que je crois qu’on a un petit peu perdu ce sens de la dissection intérieure, du moins ceux des générations qui nous ont immédiatement précédés, ont pu tomber ainsi dans une sorte d’auto centrage de notre réflexion spirituelle, morale et en particulier, de la prise de conscience de notre situation de pécheur.
Telle n’est pas l’orientation de saint Alphonse de Liguori, ce n’est pas vers cette intériorisation que j’appellerais fermée et dans laquelle on risque de se replier sur une attention quelquefois exagérée et malsaine au moindre détail de notre vie, ce qu’il a voulu développer, c'est ce que j’appellerai une intériorisation ouverte. C’est-à-dire une entrée en soi-même, une méditation de notre agir, et en particulier de nos péchés qui ne nous referme pas sur nous-même, qui ne nous conduit pas à une analyse indéfinie, mais qui nous ouvre au plus profond de nous à la présence d’un autre, de cet autre qui est précisément Dieu, qui vient bouleverser entièrement le paysage intérieur de notre vie spirituelle et de notre vie morale, car le dernier mot n’est pas la loi, l’analyse du péché, une complaisance dans cette analyse du péché, le dernier mot, c’est la découverte de quelqu’un qui habite plus profondément dans notre cœur que nous-même. Nous ne sommes pas le dernier mot de notre vie spirituelle. Le dernier mot de notre vie spirituelle c’est de découvrir au plus profond de nous, la présence de quelqu’un, d’un Autre. Et Dieu, là où il y avait le péché, fait surabonder la grâce, la miséricorde, le pardon. Découvrir que l’amour de Dieu est plus fort que notre péché, découvrir que l’amour de Dieu va plus loin et prend racine en nous à un niveau encore plus radical que les fautes dans lesquelles souvent nous tombons, découvrir cette présence vivifiante de Dieu, découvrir que la vie naît au cœur même de la mort, transfigure cette mort spirituelle de notre péché, tel est l’enseignement de saint Alphonse de Liguori.
Essayons de vivre notre vie de chrétien, notre vie de pécheur pardonné, notre pratique du sacrement de pénitence non pas comme une sorte d’obsession du mal mais au contraire comme une sorte d’émerveillement devant le bien, devant cette bonté de Dieu qui quoi que nous fassions va plus loin au fond de nous-même et nous invite à nous ouvrir à cette présence, à cette miséricorde, à cette réconciliation.
AMEN