L'APPEL A LA PERFECTION

Rm 8, 1-4 ; Mt 5, 13-19
St Alphonse de Liguori - (1er août 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


F

rères et sœurs, saint Alphonse de Ligori a passé sa vie et son titre de gloire dans l'Église, a essayer de faire saisir, de faire comprendre dans le moindre détail, quelle était notre manière d'accomplir la volonté de Dieu. Nous venons d'entendre dans l'évangile de saint Matthieu au début du discours qu'on appelle "sur la montagne", ce discours inaugural de Jésus, que Jésus affirme qu'il n'est pas venu abolir la Loi, mais l'accomplir, qu'aucun des préceptes de la loi ne disparaîtra, et que celui qui les négligerait et enseignerait aux autres de les négliger, serait tout petit dans le Royaume des cieux, tandis que celui qui les accomplira sera grand dans le Royaume des cieux.

Nous sommes donc mis en présence du rapport de notre volonté, de notre liberté avec la Loi de Dieu, avec es commandements de Dieu. Devant ce problème, il y a deux attitudes majeures dans le christianisme dans la Bible et déjà dans l'Ancien Testament. Accomplir la Loi, comme Jésus le dit dans les versets que nous venons d'entendre, c'est une affaire de délicatesse, c'est une affaire de grande humilité devant cette Loi. Il y a une tendance représentée déjà dans l'Ancien Testament, après le retour d'Exil, par Esdras, Néhémie, et ensuite par les pharisiens, qui consiste à chercher à accomplir avec perfection, avec exactitude, le moindre des commandements. Cette attitude consiste à regarder notre vie dans son détail le plus concret, le plus précis, pour la confirmer aussi parfaitement que possible à la volonté de Dieu telle qu'elle se manifeste à nous dans les commandements de Dieu. Cette attitude, c'est celle que saint Alphonse de Ligori a développée avec une grande délicatesse, une grande connaissance du cœur humain, une grande attention aux moindres circonstances de notre vie.

Cette attitude développe évidemment une profondeur dans le regard que nous portons sur nous-même, sur notre cœur, sur notre liberté, sur les moindres événements de notre vie, un grand approfondissement, et bien souvent, c'est ainsi que les meilleurs chrétiens essaient de vivre le sacrement de pénitence, ou encore ce qu'on appelle l'examen de conscience, une sorte de passion, de réaliser dans le moindre détail et de la façon la plus vraie possible, l'adéquation de notre cœur à ces commandements de Dieu. Cette attitude produit une grande qualité spirituelle et morale, et on peut dire que depuis le seizième siècle où s'est développée dans l'Église, cette attitude, et saint Alphonse de Ligori en un des grands témoins, on en est arrivé à une grande perfection dans la délicatesse de la relation avec Dieu. Il n'empêche que cette attitude face à la Loi et les commandements de Dieu peut aussi avoir des caricatures. La caricature, ce sera le scrupule. Ce sera le fait de tellement chercher le détail, que l'on s'y noie d'une certaine manière. Cela pourra être, et dans d'autres passages de l'évangile, Jésus le reproche violemment aux pharisiens, qui étaient des grands sectateurs de cette manière d'être à l'égard de Dieu, il reprochera aux pharisiens d'oublier l'essentiel pour se noyer dans le détail. C'est vrai que cela pourra aboutir à une sorte de légalisme, être tellement attentif aux préceptes de la loi, comme l'étaient les pharisiens, que finalement, cette Loi peut devenir un carcan, quelque chose qui nous enserre de toutes parts, et qui brime l'élan de notre cœur.

C'est pourquoi, il y a une autre attitude qui n'est pas contradictoire, et qui devrait être complémentaire. C'est celle que déjà dans l'Ancien Testament ont développé les prophètes et que Jésus va développer dans ce même sermon sur la montagne, ce même discours inaugural. Cette autre attitude c'est de comprendre que la sainteté de Dieu est tellement immense, infinie, parfaite, que nous ne pourrons jamais l'accomplir, la réaliser. Nous ne pourrons jamais nous égaler au dessein de Dieu, à l'exigence absolue de Dieu sur chacun d'entre nous. Cette attitude qui pourrait aboutir à un désespoir, en se disant : si nous ne pouvons pas réaliser la volonté de Dieu, à quoi bon nous efforcer de le faire, cette attitude a aussi un aspect extrêmement positif, c'est celui de nous établir dans un immense dynamisme en sachant que l'appel de Dieu est infini, que nous ne le réaliserons jamais, mais que nous devons sans cesse marcher en avant, aller plus loin, pour essayer de nous approcher de cet absolu, de cet idéal.

C'est ce que saint Paul traduit dans l'épître aux Philippiens quand il dit : "Oubliant le chemin parcouru, ne comptant plus les événements dans leur détail, je m'élance de toute ma force pour essayer de saisir comme j'ai été moi-même saisi". Oui, le Christ nous a saisi pour un appel infini, et d'une certaine manière, nous devons avoir comme une sorte de grande avancée sans limites, pour essayer d'aller toujours plus loin dans notre manière de rejoindre le Seigneur et sa volonté sur nous.

Alors d'un côté, il dit l'attention au moindre détail avec toute la délicatesse que cela implique, et de l'autre côté il y a aussi cette immense dynamique qui ne doit jamais nous laisser en repos, et toujours nous appeler plus loin, car c'est bien vrai, la sainteté de Dieu est sans commune mesure avec tout ce que nous pouvons réaliser dans notre vie, et nous ne serons jamais en règle, nous ne serons jamais quitte parce que nous sommes toujours appelés à un dépassement qui est sans fin.

Il faut à la fois tenir cet appel à l'infini où je faisais allusion au sermon sur la montagne dont nous venons de lire quelques versets, Jésus va jusqu'à dire : "Si ton œil te scandalise arrache-le". Il est bien évident que ce n'est pas un commandement réalisable, nous ne pouvons pas passer notre vie à nous couper la main, à nous couper les pieds ou à nous arracher les yeux sous prétexte qu'ils sont imparfaits, et c'est vrai qu'ils sont imparfaits et ils le seront toujours. Donc, quand Jésus prononce ces paroles, et tout le discours sur la montagne ne cesse de le répéter, il nous propose une exigence infinie. Cette exigence infinie ne doit pas contredire la délicatesse du cœur qui essaie de mesurer à chacun de nos actes comment nous conformer à la volonté de Dieu. C'est ce que Jésus appelle : ne pas abolir la Loi, rien n'en disparaîtra, mais l'accomplir. L'accomplir, c'est-à-dire la porter à sa perfection, à sa totalité, et toujours dans ce discours sur la montagne, Jésus conclura : "Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait". Comment pourrions-nous être parfaits sinon en essayant d'aller toujours de l'avant, et de ne jamais nous croire quitte parce que nous avons essayé d'accomplir les commandements de Dieu.

Frères et sœurs, que notre vie morale soit tout à la fois délicatesse et élan infini et détail. Que nous ne soyons pas, ni des hommes, ni des chrétiens, qui se contentent en gros de la Loi, ni des chrétiens qui se noient dans le détail, mais que nous soyons à la fois animés d'un immense enthousiasme et que cet enthousiasme pour le Seigneur soit aussi source de délicatesse dans notre cœur.

 

AMEN