QU'EST-CE QUE LA MORALE ?
Rm 8, 1-4 ; Mt 5, 13-19
(1er août 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN

Evêque, fondateur des rédemptoristes
|
N |
ous fêtons aujourd'hui saint Alphonse de Ligori religieux, docteur de l'Église dont les écrits concernent l'enseignement de la morale. Je ne sais pas si vous avez ce qu'est la morale. Il serait intéressant de faire une enquête auprès des chrétiens pour savoir ce qu'ils mettent sous ce mot. Je crois qu'on ferait des découvertes assez extraordinaires qui ne seraient pas forcément à notre honneur.
La morale et l'évangile nous proposent cela comme compréhension, c'est d'abord d'accepter, dans son cœur que le Christ soit lumière. C'est d'abord d'accepter dans sa vie que le Christ soit le sel. C'est d'accepter, à travers tout son être de ne pas avoir d'autre loi qu'une personne qui est Jésus-Christ. Et si déjà nous acceptons d'ouvrir notre esprit, qui est parfois beaucoup plus réticent que notre cœur qui est toujours un peu large car nous sommes très affectifs, l'ouverture de l'esprit donne accès à l'intelligence et la maîtrise, la conversion de l'intelligence est beaucoup plus difficile parce que s'il y a des choses que nous acceptons de grand cœur, au niveau de l'intelligence, cela ne suit pas toujours. La conversion de l'intelligence est souvent bien plus difficile que beaucoup d'autres.
Pour un chrétien, la loi, la morale c'est une capacité de recevoir ce que, dans la foi, on croit. C'est une disposition de l'être tout entier, je parle de l'intelligence, faculté de l'intelligence, de volonté, l'obéissance, liberté. C'est une capacité de recevoir le Christ dans son cœur, avec tout ce que le mot cœur entraîne au plan affectif, psychologique, au plan de ce qu'il y a de plus magnifique, de plus dramatique. C'est accepter de recevoir le Christ dans sa chair, dans son être de chair, dans son corps. C'est accepter de Le recevoir dans ses relations avec les autres, avec le monde, avec l'économique, avec le social, avec le politique. Au fond, la morale c'est cette participation que Dieu demande à l'homme pour collaborer au don qu'Il lui fait et qui est toujours premier. C'est pourquoi dans la foi chrétienne, la morale n'est jamais première mais toujours seconde, puisqu'elle est la disposition de l'être à recevoir ce qui arrive, ce qui est premier, ce qui est essentiel c'est-à-dire la grâce de Dieu c'est-à-dire une personne, Jésus-Christ. Et c'est Lui qui est lumière, c'est Lui qui est sel, c'est Lui qui est la Loi. Et c'est pourquoi Il peut dire que rien de cette loi ne passera parce qu'on ne peut pas diviser le Christ en virgules, en points-virgules, en parenthèses ou en points sur le "i". Cela n'est pas de la foi mais de la cuisine ou de l'arrangement personnel.
Il faut donc bien que nous nous remettions, bien plus dans la tête que dans le cœur que la morale n'est jamais, en tout cas sûrement pas d'abord pour un chrétien, une application de la loi qui nous satisferait d'être en règle. Cela c'est autre chose, mais ce n'est pas la foi chrétienne, ce n'est pas une relation avec Quelqu'un qu'on aime, ce Quelqu'un étant d'abord Dieu. Et c'est dans ce sens que, avec les concepts, les situations, la psychologie des gens de son époque, saint Alphonse de Ligori a essayé, il n'y est pas beaucoup arrivé, de donner à ceux à qui il enseignait une morale ouverte, une morale de lumière, une morale qui a du goût comme le sel et non pas une morale contraignante, triste, rabat-joie, etc comme parfois nous en véhiculons, même sur notre propre visage.
Si elle est secondaire, cette morale n'est pas contournable car je ne vois pas ce que serait un chrétien s'il n'acceptait pas que s'incarne en toute sa vie le message qu'il reçoit de Dieu. Il ne serait rien d'autre qu'un canard qui reçoit l'eau des déluges de printemps ou d'été sur son plumage. Il n'en resterait strictement rien dans la minute qui suit. C'est la lumière de Dieu que nous recevons qui nous convertit, ce n'est pas nous. Et tant que nous serons attachés à notre propre conversion, nous ne nous convertirons jamais. C'est pourquoi nous sommes si peu convertis. C'est la lumière de Dieu qui peut seule nous convertir, repousser, illuminer, purifier toutes ces zones d'ombre qui nous donnent parfois si mauvaise conscience qui nous bloquent, nous rendent inféconds par rapport à cette loi morale. C'est la Parole de Dieu, c'est le Christ Lui-même qui est le sel qui donne du goût à notre vie en l'empêchant de se dégrader, de se pourrir, d'être atteinte par le mal extérieur ou, parce qu'il est plus caché et donc plus destructeur, le mal intérieur que nous sommes seul à connaître.
Il s'agit donc bien de nous retrouver dans cette perspective d'un agir humain qui soit d'abord la réception de Dieu par tout notre être en la personne de Jésus seul. Et Lui seul est source de morale véritable parce que Lui seul est saint, parce que Lui seul est Seigneur, parce que Lui seul est lumière. Et si c'est Lui qui nous convertit, c'est Lui qui nous transforme, nous purifie, nous illumine, alors Il accomplira en nous de bonnes œuvres ce nui ne veut pas dire faire un B.A. La foi ce n'est pas de faire une B.A. par jour pour être en règle avec la loi scoute comme un petit garçon. Pardonnez-moi de le dire. Ces bonnes œuvres, c'est l'œuvre de Dieu en nous car Lui seul est bon et Lui seul peut agir en nous. Ces bonnes œuvres, à ce moment-là, nous pourrons les porter parce que ce sera notre façon de mettre la lumière sur le lampadaire. Et ce qui brillera, ce ne sera pas nous, notre vertu ni notre capacité, ni nos qualités dont les autres n'auront que faire, ils en ont autant que nous. Mais ce qui brillera, parce que les autres en auront besoin, c'est le salut de Dieu, c'est le visage du Christ, c'est la proximité du Seigneur. C'est cela les bonnes œuvres que nous devons accomplir. D'ailleurs le Seigneur Jésus le dit Lui-même : "en les voyant, ces bonnes œuvres, ils rendront gloire à votre Père" parce qu'ils comprendront bien que, malgré la fragilité des vases que vous êtes, la lumière que vous portez n'est pas la vôtre, mais elle a besoin de vous pour éclairer et votre cœur et votre vie et les autres.
Demandons à ce grand moraliste, si peu moralisant que fut saint Alphonse de Ligori, de nous aider à entrer dans cette conversion morale de toute notre vie qui ne peut se faire que dans une rencontre permanente, quotidienne et essentiellement amoureuse de la personne même de Jésus-Christ.
AMEN