UNE CONTEMPLATIVE : SAINTE CATHERINE DE RICCI
Ste Catherine de Ricci - (31 juillet 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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eureusement qu'il y a des mystiques pour nous remettre les pieds sur la terre. Laissez-moi faire aujourd'hui l'apologie des stigmatisés, non seulement parce que nous fêtons sainte Catherine de Ricci qui le fut, mais parce qu'ils sont ceux qui devraient nous donner la pleine compréhension de ce passage d'évangile célèbre qui vient de nous être lu.
En effet, il faut se déprendre d'une certaine interprétation de cette attitude du Seigneur vis-à-vis de Marthe et de Marie qui fausse la compréhension de la vie contemplative. Malgré tous les détours qu'on essaie de faire, on en revient presque toujours à cette coupure inexplicable entre deux types d'hommes, deux types d'existence : il y a ceux et celles qui, comme Marie, sont assis aux pieds du Seigneur, il ne faut pas les déranger de leur contemplation, ils ne doivent rien à personne, ils ont choisi la meilleure part. Et puis il y a l'immense foule de ceux qui s'occupent de la lingerie ou des casseroles, les pauvres ! On n'y peut rien, il en faut pour que le monde tourne. Ceux-là seront sauvés, malgré eux.
Et bien non ! Une telle manière de voir est profondément fausse : il n'y a pas deux types d'humanité ou de vie chrétienne : ceux qui vivent dans les nuages, les "contemplatifs" et ceux qui vivent dans les casseroles, les "actifs". Jamais le Seigneur n'a pu vouloir dire cela dans cette page d'évangile.
Car il faut bien comprendre ce que veut dire "se tenir aux pieds du Seigneur". Marie se tient aux pieds du Seigneur, comme plus tard elle se tiendra au pied de la croix. Son attitude n'est pas faite d'une"contemplation" mystique au sens péjoratif du terme, elle ne vit pas dans un "ailleurs" ; elle est aux pieds de Jésus, dit saint Luc. Or être aux pieds de Jésus, être au pied de la croix, c'est tout un. C'est laisser au Christ le soin de graver en nous, en nos cœurs, en notre chair, l'amour qui a été manifesté dans sa chair. La contemplation n'est pas passivité, regard, elle est suprême action : c'est vivre, "achever en sa chair" ce que le Christ a vécu dans sa chair. C'est là le sens irremplaçable du phénomène de la stigmatisation: il montre, à l'état limite, mais comme tous les cas exceptionnels il révèle le fond ultime d'une réalité, il montre ce qu'est la contemplation. Ce n'est pas une échappatoire, une fuite de notre condition charnelle, c'est tout le contraire. Ce n'est pas un acte "intellectuel" dont on était "porteur des fruits", c'est une incarnation. La contemplation, c'est l'incarnation c'est le Christ qui grave dans le cœur et dans la chair des saints, de ceux qui se trouvent à ses pieds, la souffrance qu'Il a endurée, la joie dans laquelle Il est ressuscité.
Etre contemplatif, ce ne peut être que cela, sinon nous serions de faux philosophes, de faux docteurs, des marchands d'illusion. Comment pouvons-nous dire que le Christ vit en nous si la contemplation n'était qu'un regard, si clair soit-il ? Mener une vie contemplative, ce n'est pas chercher ce point de vue supérieur à partir duquel on pourrait "voir" Dieu, mais c'est laisser graver en nous la brûlure de son amour, de sa mort, de sa résurrection. Voilà pourquoi il arrive que de très grands "contemplatifs" vivent par grâce, dans leur chair, la souffrance de Jésus.
C'est pourquoi Jésus ne reproche pas à Marthe d'être dans ses casseroles. Il lui reproche de s'agiter. Le tort de Marthe c'est de ne pas voir que, même à travers le service qu'elle faisait, pouvait aussi s'inscrire dans sa chair Celui qui est la meilleure part, le Christ Seigneur. La meilleure part, ce n'est donc pas un style de vie, une manière de s'occuper. La meilleure part, c'est le Christ. Et lorsque Marthe veut arracher Marie à Celui qui est la meilleure part, le Seigneur lui fait savoir qu'une seule chose lui manque : devenir à son tour, dans ce qu'elle est et dans ce qu'elle fait, cette argile dans laquelle le potier gravera la beauté de son amour.
Mes sœurs, toute la grandeur et la vérité de votre vie vient de ce que la meilleure part ne vous sera pas enlevée : le Seigneur ne cessera de graver son amour dans votre cœur et dans votre chair. Priez pour vivre de plus en plus profondément cette vérité de la contemplation. Ne vous contentez pas de regarder, laissez-vous saisir par l'amour du Christ. Et priez pour ceux qui ne comprennent pas ce que signifie la contemplation, ceux qui ne croient qu'à l'activité, l'efficacité, l'utilité. Qu'ils comprennent, à leur tour, que le Seigneur veut aussi graver dans leur vie et dans leur cœur cet amour qui peut seul donner la paix à ceux qui s'agitent encore beaucoup trop.
AMEN