LA VALEUR DE LA PAROLE
Ac 20, 17-18a+28-36 ; Lc 22, 24-30
St Pierre Chrysologue - (30 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

La Parole que nous annonçons
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rères et sœurs, vous me permettrez de prêcher simplement sur le surnom que l'on a donné au saint dont nous faisons mémoire aujourd'hui. On l'appelait Chrysologue. En réalité, il avait reçu le nom de Pierre ce qui à l'époque était une nouveauté, car le prénom de Pierre est le seul prénom que Jésus-Christ ait inventé ! C'est le seul prénom qu'il a créé au calendrier. Après on a repris des noms anciens juifs, grecs ou romains.
Toujours est-il qu'on l'appelait Pierre et on le surnommait "Chrysologue". Ce surnom devrait avoir quelque chose d'insupportable à nos oreilles modernes, alors qu'il était extraordinaire dans l'Antiquité. Pourquoi ? parce que dans l'Antiquité la valeur suprême dans la civilisation gréco-romaine, et de ce point de vue-là la tradition théologique chrétienne ne l'a pas démentie, ce qui avait la plus haute valeur dans la forme la plus haute dans la vie de la civilisation et de la culture, c'était précisément la parole, c'était le logos. Logos veut dire discours, raisonnement, cela veut dire à la fois sagesse, la pensée exprimée en communion pour s'éclairer les uns les autres sur le but de la vie. Pour la civilisation antique, il n'y avait qu'une seule valeur c'était la parole. C'est de là que viennent toutes les expressions qui sont restées dans le langage courant : donner sa parole, compter sur la parole, avoir confiance dans la parole, tout cela exprime des comportements humains fondamentaux par lesquels les anciens, et j'espère dans une certain mesure nous aussi, exprimions ainsi la valeur absolue de la parole.
Or, c'était pour le moins un paradoxe que de qualifier cette parole d'or. Bien sûr, c'est une image. Mais il faut bien avouer qu l'or a du pouvoir, de la valeur, mais pas exactement celle que peut avoir la parole. Et je devrais ajouter et cela devrait nous choquer, nous, modernes, qu'aujourd'hui hélas, le premier motif de la confiance, c'est plus souvent l'or, le dollar, l'euro, qui sont ses variantes modernes, que la parole. Notre civilisation actuelle a parlé d'économisme, c'est hélas trop vrai. Nous vivons dans un contexte, dans une civilisation où tout se mesure économiquement, tout s'estime, comme il y a un magasin à Aix qui fait une espèce de troc : tout se vend, tout s'achète ! Je crois que l'homme qui a ce magasin ne s'est pas rendu compte de l'horreur qu'il affichait en lettres de trente centimètres : tout se vend, tout s'achète ! On a envie de dire : même vous ? Probable d'ailleurs …
C'est bien cela le drame du monde moderne. On dit que le mal du monde moderne c'est l'argent. Oui, mais pourquoi ? Parce qu'on a propulsé, promis l'or, ou ses variantes à la valeur de confiance suprême. Or, c'est ce que je trouve extraordinaire dans l'Antiquité, c'est qu'on ait pu attribuer à quelqu'un, à sa parole, une valeur d'étalon or, c'est cela que ça veut dire, sans pour autant que l'on sente que cela déprécie la qualité au contraire, cela magnifie intensément sa parole. Sa parole était d'or, ce qu'il disait, ce qu'il expliquait à son peuple, c'était le motif même de la confiance de son peuple envers son pasteur. Cela valait plus que l'or, on avait mis l'or parce qu'effectivement c'était un métal qui avait beaucoup de prestige et que c'était la façon à la fois populaire et politique de qualifier cette parole du pasteur d'une façon absolue.
Je crois que ce surnom de Chrysologue nous invite tout simplement à nous poser la question à nous, aujourd'hui : est-ce qu'on est du côté du logos, de la parole, du discours vrai comme source et fondement de la confiance ? Ou bien est-ce que nous sommes complètement déjà du côté du chrisos, de l'or, de la valeur de l'argent comme source de confiance ? C'est quand même un paradoxe que tout le phénomène de la finance est qualifié de "fiduciaire". "Fides", "Fiducia", c'est la même chose. Fides, c'est la foi, c'est la confiance stable. C'est étonnant que l'argent ait été finalement promu à une valeur de fidélité et de confiance. On l'a vu de façon très coûteuse dans la crise. A partir du moment où il y a des petits malins qui abusent de la confiance des autres riches ou pauvres, tout le monde paie. Là, c'est effectivement l'abus de confiance que donne l'argent, qu'inspire l'argent ou l'or.
Mais en attendant, je crois que les chrétiens sont des hommes de parole. Ils n'ont jamais cru, et j'espère qu'on ne croira jamais que la thésaurisation, l'or, le trésor puisse être de l'ordre de la monnaie ou de l'argent. Précisément les chrétiens sont ceux qui dans une civilisation et dans un monde comme le nôtre, peuvent encore témoigner que la seule véritable valeur d'absolue confiance c'est effectivement la parole, et plus spécialement cette parole que nous annonçons à la suite du Christ et des apôtres.
AMEN