LE MYSTÈRE DU ROYAUME

Ac 20 17-18a+28-36 ; Lc 10, 38-42
St Pierre Chrysologue - (30 juillet 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

orsque le pape Benoît XIII, en 1729, proclama saint Pierre Chrysologue docteur de l'Église, il dit simplement de lui qu'il fut un bon évêque et un excellent prédicateur, ce qui, aux yeux du Pape, suffisait pour être docteur de l'Église.

Lorsque l'on parcourt les sermons de saint Pierre Chrysologue, ils n'ont pas les élans littéraires de saint Augustin ou les profondeurs théologiques de saint Léon le Grand, ses deux contemporains, l'un à Hippone et l'autre à Rome. Ce n'est donc pas pour ses valeurs littéraires ou ses trouvailles théologiques qu'il est docteur de l'Église. C'est tout simplement parce qu'il a su, de façon très simple et en permanence, distiller, expliquer à son peuple, dans sa cathédrale, les mystère s du Royaume de Dieu. C'est tout simplement parce qu'il a eu à cœur, chaque jour, de nourrir son peuple de la Parole de Dieu, de la Bible qu'il méditait lui-même et dont il partageait avec ses fidèles la substance, ce pain quotidien que l'Église demande à Dieu de lui donner chaque jour.

Saint Pierre Chrysologue a donc ainsi prêché tout simplement tout au long de sa vie, mais il a eu, si je puis m'exprimer ainsi, une idée fixe, une vision très profonde au plan spirituel et pastoral du Christ comme Verbe Incarné. Voici quelques éléments de deux de ses sermons, l'un sur la naissance du Christ, l'autre sur sa mort, afin de souligner comment il joint ces deux mystère s ou plus exactement ce même mystère en deux temps et comment cela est donné à notre liberté humaine.

"Pour restaurer par sa naissance la nature corrompue, Jésus s'incarna. Il assuma l'enfance, Il subit les progrès de la croissance Il parcourut les âges de l'homme afin d'instaurer l'âge unique, parfaitement durable dont Lui-même devint le modèle. L'homme qu'Il avait créé terrestre, Il le fit céleste ; cet homme animé d'un esprit humain, Il le vivifia par le souffle divin De la sorte, Il l'éleva tout entier vers Dieu. Finalement Il ne laissa rien en lui qui provenait du péché, de la mort, du travail, de la douleur et de la terre".

Puis à propos de la Passion du Christ : "Priez, mes frères, pour que par la même amoureuse estime qui Le conduisit à souffrir, Jésus nous dévoile le secret de sa Passion, les motifs et mobiles d'une mort si sainte. Jésus n'est-Il pas descendu jusqu'à notre servitude pour nous rendre la liberté ?"

Nous pensons parfois que Dieu s'intéresse à nous pour le bien que nous faisons ou pour ce qu'il y a de bon en nous. Nous pensons que ce qui plaît à Dieu ce sont nos mérites, nos bonnes actions, nos actions caritatives, la façon bien réglée dont nous menons notre vie, du moins extérieurement. On ne peut pas dire que cela ne plaît pas à Dieu. C'est vrai que Dieu se plaît dans cette vision des choses, mais cela valait-il l'Incarnation du Christ ? Peut-être que le Christ se serait incarné pour des hommes bons, faisant le bien, ne connaissant pas le péché ou la souffrance, tout simplement pour signifier, déjà durant leur vie terrestre, l'image à partir de laquelle ils sont créés ou à laquelle ils doivent ressembler. Mais si Dieu ne s'était intéressé qu'à ce qu'il y a de bien en nous, cela n'aurait pas justifié la mort, la passion, la croix et la souffrance du Christ.

Alors je crois que ces quelques versets de saint Pierre Chrysologue doivent nous aider à jeter un regard réaliste sur notre vie chrétienne. Ce qui intéresse Dieu, c'est ce qu'il y a de pire en nous parce-que c'est pour cela qu'Il est mort sur la croix. Il n'est pas mort pour nos vertus, Il n'est pas mort pour nos mérites, Il n'est pas mort pour le bien que nous faisons. Il est mort pour le mal que nous faisons, Il est mort pour notre mort, Il est mort à cause de notre souffrance, Il est mort à cause de notre péché. C'est donc, si je puis m'exprimer ainsi, cela qui l'intéresse en nous. Il est venu, Il est descendu dans cette servitude-là pour nous rendre la liberté. Or nous, croyants d'aujourd'hui, c'est ce visage-là que nous lui cachons, que nous nous cachons à nous-même et que nous cachons aux autres parce que nous pensons que cela n'intéresse pas Dieu. Or c'est le contraire.

Saint Pierre Chrysologue a toujours eu le désir de présenter à la communauté chrétienne cet amour incisif du Christ qui va jusqu'à la blessure de l'homme pour lui rendre la liberté mais à condition que l'homme veuille bien, de façon lucide et claire, se reconnaître pécheur, se reconnaître de la terre, se reconnaître mortel, se reconnaître dans la souffrance. Je crois que nous pouvons demander à saint Pierre Chrysologue ce réalisme de l'Incarnation du Christ, comprendre que le mystère du Christ incarné est le mystère de l'incarnation de l'amour de Dieu non pas dans ce que l'homme a de bon, bien qu'Il l'assumât, mais pour ce que l'homme a de mauvais afin de le sauver, afin de le vivifier, afin de lui rendre sa beauté originelle qui n'est rien d'autre que la beauté même du Christ que nous pouvons contempler dans sa défiguration fruit de notre péché. Soyez vis-à-vis de Dieu tels que Dieu veut nous voir, tels qu'Il nous voit. Acceptons qu'Il nous regarde pour la raison même pour laquelle Il a envoyé son Fils, pour laquelle le Christ est mort sur la croix, la raison même de notre eucharistie d'aujourd'hui.

 

 

AMEN