SAINTE MARTHE
Ste Marthe - (29 juillet 1998)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Autun : Marthe pleurant au tombeau de Lazare
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auvre Marthe! Il n'est pas question uniquement de Marthe dans ce passage d'évangile que nous avons lu, puisque Marthe apparaît dans d'autres parties de l'évangile où elle a un rôle, plus attachant peut-être, puisqu'elle est en discussion avec le Seigneur, notamment dans l'évangile de Jean, sur la Résurrection.
Mais, il se trouve que pour l'honorer, le jour de sa fête, on choisit un évangile où il lui est fait un reproche. J'ai bien peur que ce soit la seule sainte quasiment, qui soit traitée ainsi.
Alors, qu'est-ce qu'il nous faut retenir pour nous aujourd'hui ? Vous le savez, souvent de manière classique, et encore aujourd'hui, parce que c'est plus facile de fonctionner selon des schémas simples, qui sont de l'ordre du duel, c'est-à-dire, d'un côté le bien, d'un autre le mal, de dire que Jésus nous rappelle simplement que Marie aux pieds du Seigneur est en train de prier, et qu'elle a donc choisi la meilleure part, tandis que Marthe, elle, est celle qui travaille et donc elle s'agite pour rien du tout.
C'est dommage, parce que lorsqu'on est accueilli, on aime bien que la maîtresse de maison soit un peu Marthe, pour que le repas ne soit pas immangeable, et je ne pense pas que Jésus aurait beaucoup apprécié, si Marthe elle aussi, s'était mise à ses pieds, et qu'il ait attendu longtemps avant que le repas ne soit prêt.
Mais, n'est-ce pas une fausse interprétation, une fausse vision de notre esprit, que cette opinion qui consiste à dire que contemplation et action sont opposées.
C'est trop simple de régler l'éternel problème de savoir s'il faut prier pour évangéliser, ou évangéliser pour prier, savoir si d'un côté on avait assez prié et de l'autre assez évangélisé, savoir s'il fallait être moine ou apôtre, sachant bien qu'être moine apostolique était une pure idéologie.
Ainsi donc, le visage même de Marthe est un visage peut être ambigu, mais tout cela n'est-il pas une fausse interprétation ?
En fait, nous ne faisons pas attention à ce que dit Jésus lui-même : "Marthe, Marthe, tu te soucies et tu t'agites pour beaucoup de choses, pourtant, il en faut peu, une seule suffit".
Jésus rappelle à Marthe non pas que ce qu'elle fait n'est pas nécessaire, mais qu'il y a une seule chose qui est nécessaire, et que quoique l'on fasse, y compris parfois dans la prière, ce n'est pas en disant "Seigneur, Seigneur", que l'on fera avancer les choses, que l'on entrera dans le Royaume de Dieu, c'est de ne jamais oublier le seul et unique nécessaire, quelle que soit notre action, quelles que soient les choses que nous faisons.
Et du coup, la grandeur de Marthe va peut-être apparaître. C'est le texte de Saint Pierre qui nous guide à ce niveau-là : en effet, Pierre parle d'une chose importante. Il parle de l'action des fidèles et de l'action de ceux qui sont au service de l'Eglise, notamment par la Parole, l'aumône et l'hospitalité. Il y a un maître-mot dans ces trois-là. La Parole pouvant être la prédication, la foi annoncée, l'aumône, c'est l'exercice de la charité, et il y en a un que notre Église a parfois tendance à oublier et qui est l'hospitalité.
Il faut savoir que dans les premiers temps de l'Eglise, on choisissait un évêque pour certaines de ses qualités, et une des qualités les plus importantes qui était demandée à l'évêque, c'est d'être hospitalier, c'est de savoir accueillir, d'exercer l'hospitalité, et dans toutes les listes que l'on a des cinq premiers siècles de l'Eglise, sur ces vertus demandées à l'évêque, elle fait partie d'une des principales vertus.
Et nous ne sommes pas loin de ce que nous vivons aussi à travers ce pèlerinage, parce qu'on a reproché aux moines clunisiens parfois de ne faire que "Ora", en oubliant ce que saint Benoît demandait : "Labora", et là encore, on retombe dans le schéma qui oppose la prière au travail.
Je ne pense pas personnellement que Cluny ait oublié le "Labora" au profit de "l'Ora", mais que peut être, on a trop majoré l'importance de ces offices si longs à Cluny.
En fait, c'est une des oeuvres certainement les plus importantes de Cluny, c'est que l'exercice de l'accueil et de l'hospitalité étaient primordiales, et l'on trouve dans les coutumes clunisiennes, justement ce que les premiers abbés de Cluny voulaient restaurer à partir de la règle de Saint Benoît : la prière, l'hospitalité et l'aumône. Ce qui est très intéressant, parce que nous retrouvons là ce qui a été quasiment une manière concrète de dire le visage du chrétien dans un monde difficile, dans un monde barbare, dans un monde parfois qui devenait justement de plus en plus inhospitalier. Et Cluny a su rendre hospitalier, un monde qui devenait dangereux.
En effet, à travers toutes les constructions des abbayes clunisiennes nous y avons reconnu des relais, et si Cluny a propagé le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle, c'est qu'elle pouvait aussi offrir une structure d'accueil et d'hospitalité à tous ces pèlerins qui au fur et à mesure, en processionnant, comprenaient cette dimension eschatologique de la vie humaine, c'est-à-dire le pèlerinage vers la cité céleste dont Cluny voulait être l'image sur terre.
Ainsi donc, vous le voyez, à travers le visage de sainte Marthe, et donc du fait qu'elle a su manifester cette hospitalité qui a été le fleuron des premiers siècles de l'Eglise, que Cluny a repris comme un trésor, et comme exercice propre de la charité et aussi de son travail, cela nous fait comprendre aussi que nous-mêmes, en sachant accueillir le Seigneur dans notre liturgie, et nos frères comme le visage du Christ, nous sommes à l'image de Marthe et de tous les clunisiens, qui sont appelés à manifester l'accueil du Christ lui-même lorsqu'il nous accueillera dans la cité céleste.
Et pour l'instant, il nous accueille dans cette Eucharistie où l'une des préfaces du Temps Pascal, la cinquième si je ne me trompe, nous dit de lui-même qu'il est le prêtre, le Père et la victime... Il est celui qui nous accueille et celui qui nous sert.
AMEN