OBLIGATION ET GRATUITÉ

1 P 4, 7-11 ; Lc 10, 38-42
Ste Marthe - (29 juillet 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Besse-en-Chandesse
Sainte Marthe 

I

l ne faudrait pas que nous interprétions cet évangile de Marthe et de Marie comme une comparaison entre deux types de personnes, celles qui s'adonneraient aux travaux pratiques, qu'il s'agisse de ceux du ménage ou d'un travail professionnel et celles qui pourraient vaquer à la vie contemplative, à la recherche, à la pensée, ou mieux encore à la prière.

En réalité, ces deux personnes existent en chacun de nous, car il est facile de s'en rendre compte, il n'y a personne sur terre qui puisse se dispenser de tout travail matériel, manuel, professionnel ou autre. Et même les religieuses contemplatives, tout au fond de leur cloître, passent une partie notable de leur temps à ces travaux ménagers. Et si certaines personnes ne donnent peut-être pas une part importante de leur temps à la pensée, à la prière ou à la contemplation, c'est peut-être bien dommage et peut-être faut-il que nous écoutions dans ce sens ces paroles du Christ.

       Ce que le Christ veut nous dire, c'est qu'il y a dans notre vie des occupations diverses, certaines qui nous semblent immédiates, indispensables, urgentes qui sont ces choses quotidiennes effectivement nécessaires car nous ne pouvons pas nous en abstenir, que ce soit le travail au sein de la famille ou celui par lequel nous participons à la construction et à l'amélioration du monde dans toutes ses dimensions. Mais il y a une part, et Jésus nous dit que c'est la meilleure, que ce n'est donc pas la seule qui devrait exclure l'autre, mais c'est celle qui est la plus capitale, la plus importante, une part qui, d'ailleurs, donne son sens à tout, y compris au reste, c'est-à-dire à tout ce travail professionnel ou familial. Et cette autre part de notre vie, c'est celle de la gratuité. C'est celle où nous laissons, pour un temps, les urgences ou les prétendues urgences, laissant de côté tout ce qui nous rive à une obligation matérielle immédiate, nous pouvons vivre gratuitement, c'est-à-dire ouvrir notre cœur à ce qui est imprévu, à ce qui n'est pas nécessaire, à ce qui n'est pas rentable, à ce qui n'est pas productif, à ce qui n'est pas réalisation de quelque chose. Ouvrir notre cœur à la méditation, à la contemplation, la contemplation n'étant pas uniquement celle de Dieu et de son mystère, mais étant tout d'abord la contemplation de l'univers ou la contemplation de nos frères, de nos proches. Nous ne pouvons pas uniquement travailler pour ceux que nous aimons. Il faut aussi que nous sachions les regarder, les connaître, les contempler en silence, pénétrer jusqu'au plus profond d'eux-mêmes. Contemplation du monde, de l'univers, de tous ces inconnus que nous croisons dans la rue et qui restent pour nous comme des ombres, comme des numéros ou des éléments d'une foule à l'instar des grains de sable sur une plage, et qui devraient pouvoir devenir, c'est évidemment là un rêve impossible à réaliser, pouvoir devenir chacun une réalité, un être, une personne.

       Et cette contemplation de l'univers, cette contemplation des autres, de nos frères, de chaque chose ne peut exister, ne peut se réaliser que si elle s'enracine dans la contemplation de Celui qui est le cœur de tous les êtres, de Celui qui est le cœur de toute chose, le cœur de l'univers et qui, seul, peut nous donner la clé pour entrer au plus profond des êtres, au plus profond des choses. C'est seulement si nous sommes remplis par une présence gratuite et gratifiante, une présence heureuse et bien heureuse de Dieu en nous, une présence que nous pouvons savourer et dans laquelle nous pouvons nous reposer, c'est seulement dans cette mesure que nous pourrons aussi découvrir le secret profond des êtres et des choses. Et c'est seulement dans la mesure où, connaissant le secret de la présence de Dieu, et à travers Lui le secret profond de tout être et de toute chose, que nous pourrons donner son sens vrai à tout ce travail nécessaire et indispensable, tout ce travail quotidien, dont nous ne pouvons pas nous libérer et qui est notre devoir d'état. Mais il peut être transfiguré et transformé par cette manière de le voir, de le regarder, par cet enracinement de l'obligation dans la gratuité et de la nécessité dans ce qui ne sert à rien. Car, en définitive, c'est ce qui ne sert à rien qui est le plus important et c'est cela qui donne sa vraie valeur a tout ce que nous croyons indispensable et nécessaire.

 

       AMEN