LE RESPLENDISSEMENT DE LA GLOIRE DE DIEU
Si 44, 1-2 + 8-15 ; Lc 10, 21-24
Sainte Anne et saint Joachim – (26 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Tournus : Joachim, Anne et Marie
De quoi parle ce livre de Sagesse et pourquoi l'applique-t-on à Joachim et Anne ? Ce dont il parle apparemment, c'est ennuyeux. Toute la première partie, pendant une quarantaine de chapitres, l'auteur donne des conseils souvent d'une banalité effrayante, un peu du style : pierre qui roule n'amasse pas mousse. Il y a des recommandations de bon sens, il s'adresse à un jeune homme et lui dit : fais attention dans ta fréquentation avec les filles elles sont toujours un tout petit peu trop malignes pour toi, elles vont te jouer des tours. Bref, c'est d'un conventionnel désolant. Mais toujours est-il que cela n'apporte pas grand-chose, c'est l'éloge de la bonne vie bien rangée, bien cadrée, selon les bons vieux préceptes, c'était un des aspects de la sagesse.
L'enjeu de ce type de recommandations et de conseils, c'est de dire : attention, tu n'inventeras pas toi-même ta propre sagesse. C'est un des grands principes de ce livre : ne te crois pas plus malin que tu n'es. Si tu suis un certain nombre de conseils, tu t'en trouveras nettement mieux que si tu crois toi-même avoir inventé la vie tous les jours. De ce point de vue-là c'est parfaitement anti-moderne et cela vous met bien les choses en place : un bon conseil, un ami qui vous donne des bons conseils, tout cela vaut peut-être plus que de vouloir réinventer la vie quotidienne, comme certains s'efforcent de le faire depuis mai 68. Nous sommes avertis.
Dans la deuxième partie qui est beaucoup plus brève, Ben Sirac termine son œuvre en prenant un peu de hauteur. Il va expliquer la raison pour laquelle il a écrit ce livre : ce n'est rien moins que la gloire de Dieu. Il a écrit un livre parce qu'il voulait chanter la gloire de Dieu. C'est très intéressant pour éveiller le cœur des lecteurs de terminer sur une grande perspective. Au fond, la seule chose qui compte dans la vie, c'est la gloire de Dieu. C'est d'un optimisme fou, quand on voit tous les ennuis et toutes les difficultés auxquelles on est affronté tous les jours, dire simplement : je vais vous consoler avec la gloire de Dieu, cela paraît un peu utopique. Le Siracide dit : si tu veux vraiment être sage, essaie de déchiffrer, de lire dans ta vie, la gloire de Dieu.
Il y a deux chapitres à la gloire de Dieu. Le premier chapitre c'est la gloire de Dieu dans la nature. On est presque dans Jean-Jacques Rousseau, la beauté des étoiles, l'harmonie du chant des oiseaux, l'harmonie du cycle des saisons, le beau temps, le mauvais temps, la pluie, etc … C'est déjà une théologie de la création qui dit à quel point l'homme peut se réjouir parce qu'il est dans cette création. Cela rejoint une vieille intuition et que peut-être nous devrions en tirer plus parti aujourd'hui, c'est que le monde a été créé comme le dit un autre texte, pour être habitable. Pour les anciens, le monde la plupart du temps était hostile. Les grecs avaient peur de l'eau de la mer parce qu'on pouvait se noyer. Ils avaient peur des ouragans, ils avaient peur de l'orage car c'était la colère de Zeus. Or, le Siracide prend délibérément le point de vue opposé : mon fils, si tu es dans le monde, c'est pour y vivre comme dans ton habitation. En même temps, cela veut dire aussi respecte-le et vous voyez ce que les écologistes pourraient en tirer, et surtout essaie d'y être heureux. Voilà la première chose, si la création est une œuvre de Dieu, elle est bonne, elle est bonne pour toi, elle est bonne pour chacun et essaie d'y être heureux. Ne prends pas la création comme objet de consommation, comme quelque chose où tu agis sans gêne et où tu transformes le monde de n'importe quelle façon, vis dans le monde pour l'habiter, pour trouver cette symphonie et cette harmonie entre l'homme et le cosmos.
La deuxième chose, et c'est pour cela qu'il y a l'éloge des ancêtres, la deuxième chose où transparaît la gloire de Dieu, ce sont les ancêtres. C'est un langage délibérément "réac". On vante ceux qui avant nous ont eu toutes les qualités, toutes les vertus, notre père Abraham, David, les grands rois d'Israël. Remarquez qu'ils avaient des raisons de vivre dans la nostalgie, à l'époque ce n'était pas très glorieux et les rois qu'ils avaient n'étaient pas à la hauteur. Le Siracide dit : regarde les ancêtres, ils ont manifesté la gloire de Dieu dans leur vie, dans le service qu'on leur a demandé, dans la manière même dont ils ont existé au jour le jour. Il ajoute une petite remarque qui, peut-être, change tout : la gloire de Dieu n'a pas resplendi uniquement sur les hommes illustres, les rois, les princes, les prophètes, mais voici des hommes de bien, simplement les hommes qui ont bien vécu, leurs bienfaits n'ont pas été oubliés.
C'est déjà toute la perspective de l'évangile que nous avons entendu dans le texte dans lequel Jésus dit : "Je te bénis père de ce que tu as caché cela aux sages et aux savants et l'a révélé aux tout-petits". Ici, la pointe et c'est un des passages très importants de ce texte du Siracide, oui, bien sûr, il y a des hommes dont on n'oublie pas les hauts-faits parce qu'ils ont été glorieux, ils ont été rois, prophètes, ils ont exercé des ministères prodigieux, c'étaient les ancêtres du peuple. Mais à ce petit nombre, à cette élite glorieuse des hommes qui ont agi pour Israël, il faut rajouter une cohorte beaucoup plus discrète, beaucoup plus humble, celle des hommes de bien.
Le Siracide ne croit pas à la résurrection des morts, mais il dit que pour subsister, les hommes de bien qui apparemment devraient voir leur souvenir et leur mémoire se perdre, ces hommes-là en réalité, parce que la gloire est passée par eux, elle va se continuer dans ceux qui auront bénéficié de leur bien. C'est une interprétation de l'histoire très profonde et belle. L'histoire n'est pas simplement tissée par les jalons qui sont posés au fil des années, les transformations politico-sociales des sociétés. La véritable histoire pour le Siracide, c'est que étant homme ou femme de bien, on a laissé resplendir en soi la gloire de Dieu et cette gloire de Dieu, même si l'homme périt, elle va se transmettre d'une génération à l'autre et permettre que la génération nouvelle soit l'héritière de la gloire qu'elle a reçue.
Je pense toujours cela au début des mariages. Lorsque la mariée veut bien ne pas se cacher dans la voiture ou derrière la fontaine pour faire la surprise à son futur pour montrer comme elle est belle, donc lorsqu'elle accepte d'être là devant l'église comme tout le monde, je fais à ce moment-là venir les mariés et leurs parents et je leur dit ceci : quand vous êtes entrés la première fois dans une église, ce sont vos parents qui vous y ont conduits par leur amour, pour vous donner le baptême. Maintenant c'est votre propre amour qui vous porte dans cette église pour qu'un jour vous transmettiez ce que vous avez reçu. C'est exactement l'éloge du Siracide. La gloire de Dieu est passée d'une génération à l'autre et comme elle a resplendi dans la génération des parents, elle resplendit maintenant dans votre génération et vous allez la faire passer dans la génération de vos enfants.
Même si le Siracide ne croit pas encore à la résurrection des morts, il est quand même celui qui est là pour dire : peut-être que les hommes sont périssables à première vue, mais ce qui assure la continuité de l'histoire c'est la gloire de Dieu qui se manifeste par le bien que nous pouvons faire. C'est tout le sens de la vie de Joachim et Anne. Vous me direz que c'est sans doute très banal, mais pas tant que ça. La preuve, c'est que leur petit-fils s'appelait Jésus-Christ !
AMEN