DE L'OUBLI À LA MÉMOIRE

Si 44, 1-2 + 8-15 ; Lc 10, 21-24
Sainte Anne et saint Joachim – (26 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Bruxelles : Anne, Joachim et Marie

 

Frères et sœurs, pour cette fête de saint Joachim et sainte Anne, la liturgie a choisi un texte de l'Ancien Testament qui peut nous paraître un peu en-dehors de nos manières de penser aujourd'hui.

On a choisi un texte qui fait l'éloge des ancêtres. L'homme qui écrit cela, un certain Jésus, fils de Sirac, c'est son nom, d'où le nom du livre, le Siracide, l'auteur explique une chose qui était évidente dans l'Antiquité, et qui est un tout petit peu perdue pour nous aujourd'hui, c'est l'idée que la mémoire va de pair avec le bien que les gens ont fait ou qui a marqué leur vie. En revanche, l'oubli va de pair avec le fait que soit, ils n'ont rien fait, soit ils ont mal agi.

Dans le monde ancien, le fait de garder la mémoire de quelqu'un était un grand mystère. Pourquoi se souvenait-on d'un certain nombre de personnes et pas des autres ? Evidemment, il faut penser à des civilisations souvent sans écriture, et même quand il y avait l'écriture, on n'avait pas tous les moyens que nous avons aujourd'hui, les archives sur disque dur, les archives papier, les bibliothèques qui concernent tous les documents anciens en atmosphère climatisée. Et surtout, on n'avait pas les moyens d'enregistrer, on n'avait pas l'appareil photo, pas le magnétophone, pas la caméra, on n'avait rien de tout cela. Par conséquent, l'oubli était presque la loi naturelle. A partir du moment où l'on était né, et qu'on s'avançait petit à petit vers la mort, on allait devenir progressivement les victimes de l'oubli avant de tomber dans cet oubli définitif qui est la condition d'être mort.

Il y avait dans les sociétés anciennes beaucoup plus fort que ce qu'on imagine maintenant, ce souci au moins de ne pas périr dans la mémoire du groupe social ou de la cité. C'est pour cela que les anciens se faisaient sculpter des statues qu'on mettait sur les places publiques pour qu'on se souvienne des personnages illustres qui, par exemple, avaient donné beaucoup d'argent pour la construction des grands monuments de la cité. C'était aussi le fait dans certains cas très rares, de laisser une œuvre écrite, soit des mémoires, soit des pensées, soit des souvenirs, soit des œuvres poétiques ou théâtrales, c'était aussi le fait de se faire louer par les gens qui disaient : celui-ci a gagné les jeux olympiques en telle année, il a augmenté la gloire de la cité. C'était cela le monde ancien, une lutte pour ne pas être oublié.

La tradition judéo-chrétienne a transformé complètement cette vision des choses. Elle a pris l'aspect absolument inverse : rien n'est oublié, rien n'est tenu pour perdu. Dieu est capable de garder la mémoire, de garder le souvenir de ceux qui ont vécu dans la fidélité à son amour, dans l'espérance et dans la bonté. C'est ce qui est devenu par exemple dans l'Église, le calendrier des saints. Aujourd'hui on pense que ce sont les PTT qui sont inventeurs du calendrier des saints, mais ce n'est pas vrai, celle qui a inventé le calendrier des saints, c'est l'Église. Pourquoi ? parce qu'elle a dit : tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont vécu dans la grâce de Dieu on ne peut pas les oublier. Et pour vous dire jusqu'où cela va, dans certains monastères, par exemple chez les bénédictins, quand on lit la liste des saints du jour, on rajoute les moines pour tel jour, pour dire : on s'en souvient, et ils font partie de ce tissu de la vie de la cité qui garde par la grâce de Dieu la mémoire de ceux que nous aimons.

Vous comprenez pourquoi aujourd'hui on l'applique à Joachim et Anne, ce sont les parents de la vierge Marie, ce sont les grands-parents du Christ. Eux ont eu un statut tout à fait privilégié parce qu'ils sont immortalisés par le Sauveur venu dans la chair. Mais je crois qu'il faut comprendre ce texte de la façon la plus large et la plus profonde possible. A partir du moment où nous vivons dans cette grâce de Dieu, dans cette lumière de la foi, dans ce désir de partager l'amour qu'on a dans le cœur, on rentre petit à petit dans cette immortalité qui est non seulement l'immortalité du souvenir que nous les humains nous gardons de ceux que nous aimons quand nous prions pour eux à l'eucharistie ou dans d'autres occasions, mais qui est aussi cette immortalité de leur enracinement désormais éternel dans le cœur de Dieu.

Vous le voyez, si un texte comme le Siracide nous paraît un peu ancien, c'est sans doute parce que nous ne vivons plus cette hantise de disparaître complètement. Il y a suffisamment de moyens artificiels de garder la mémoire pour que cette mémoire nous paraisse même parfois encombrante. Ce sont les bibliothèques où il n'y a plus de place pour les livres … Mais plus profondément, nous sommes les bénéficiaires d'une vision des choses et d'une vision de l'histoire qui est vraiment spirituelle. Le destin spirituel de chacun de ceux et celles que nous avons aimé est gravé non seulement dans notre cœur, mais dans le cœur et dans l'amour de Dieu. Cela nous ne devons jamais l'oublier. La mémoire désormais ne se garde plus à la force du poignet, ce ne sont pas simplement les actions d'éclat et héroïques que nous avons réalisées qui nous garderont en souvenirs vivants dans la postérité, mais c'est plus profondément la manière dont nous aurons été portés dans la vie et dans la mort par la tendresse et l'amour de Dieu et par la fidélité priante et intercédante de nos frères.

 

 

AMEN