QU'EST-CE QUI DONNE SENS À L'HISTOIRE ?
Si 44, 1-2 + 8-15 ; Lc 10, 21-24
Sainte Anne et saint Joachim – (26 juillet 1981?)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Dans le monde ancien, qu'est-ce qui fait la valeur et la personnalité d'un homme ? Ce sont ses ancêtres. Donc, Sirac, au moment où il écrit son livre, montre qu'Israël a encore beaucoup de valeur à cause des ancêtres. C'est la vue classique, traditionnelle de la famille : "tu es le fils de …" et "fils de" veut dire cet héritage à la fois humain, spirituel, psychologique, patrimonial, qui fait que "je suis quelqu'un" dans la société. En même temps, vous avez remarqué, au moment même où on fait l'éloge des ancêtres pour dire qu'Israël est grand et riche, la généalogie qui a précédé, les hommes illustres dont les patriarches, en même temps, l'auteur retourne un peu la question et dit que les ancêtres sont riches de toute leur descendance, ce qui dans le monde ancien, n'est pas évident.
Aujourd'hui, on lit cela et l'on se dit que c'est une espèce de considération pieuse sur la paternité. Pas tant que cela ! c'est en fait profondément la question de l'histoire qui est posée. L'histoire, c'est l'apparition du sens de la vie d'un homme. Comment apparaît le sens de la vie d'un homme ? Est-ce que le sens de son histoire est déjà écrit avant parce qu'il est le fils à papa ? Ou bien est-ce que le sens de son histoire fait apparaître celui de l'histoire de ses ancêtres ? Aujourd'hui, de nombreuses sciences humaines pataugent dans ce marécage. On essaie de savoir si c'est le présent qui donne valeur au passé, ou si c'est le passé qui permet au présent d'avoir sa valeur ? C'est une question très difficile. Qui sommes-nous aujourd'hui ? Sommes-nous les héritiers de l'histoire de nos ancêtres et de notre propre histoire ? Ou bien est-ce que parce que nous apportons quelque chose à l'histoire, nous nous montrons les héritiers dignes de ceux qui nous ont donné la vie et qui nous ont confié le monde et la destinée de l'humanité ?
Je crois que précisément, d'une façon beaucoup plus naïve, c'est ce qui a amené la fête de Saint Joachim et de Sainte Anne. Ce n'est pas le goût des généalogies. Ce n'était pas tellement déployé à l'époque, sauf dans les cas exceptionnels, par exemple pour Jésus, on voulait à travers sa généalogie, montrer toute la continuité de l'histoire du monde vers sa personne. Ce n'est pas le goût des généalogies, mais c'est le fait de dire : est-ce que Israël prend sens à partir de Jésus ou est-ce que c'est Jésus qui prend sens à partir d'Israël ? Et la réponse est : les deux ! La réponse, c'est que Joachim et Anne qui étaient des gens obscurs, ont été justifiés aux yeux de l'histoire, dans leur existence, dans leur vie, dans leur mission, par leur petit-fils, Jésus, et leur fille Marie. En même temps, Jésus est l'héritier de cette histoire. Et si en même temps le revêtement de la fête a un côté un peu "famille je vous aime", un peu classique et bon teint, en réalité, à travers tout cela, il y a quand même une question beaucoup plus importante : comment apparaît le sens religieux de l'histoire ? La réponse de la tradition sur ce sujet est de dire que l'histoire de Jésus prend sens dans le courant qui l'a porté, Israël, représenté par Marie, Joseph, les grands-parents, la généalogie du Christ, et d'autre part, l'histoire de Jésus donne sens et justifie le sens même de la vie de tous ceux qui par le simple enchaînement des générations ont préparé sa venue.
C'est donc une lecture un peu complexe du mystère de l'histoire. Nous avons tendance à croire que l'histoire, c'est simplement ce que nous faisons apparaître après. Les anciens étaient plus avertis : ils savaient que l'histoire est non seulement de ce qu'on fait apparaître après, mais c'est déjà cet obscur travail qui se passe et qui permet l'éclosion du sens dans le passé. Je crois que l'avènement de la foi chrétienne dans le monde ancien a développé très profondément le sens de l'histoire. Aujourd'hui, nous avons parfois tendance à restreindre ce sens de l'histoire en le cadrant uniquement sur le progrès technique et sur ce qui s'est passé dans les dix dernières années. Aujourd'hui, on a un sens de l'histoire qui est plutôt l'histoire "gazette", les petits bulletins de "Yahoo" ou de je ne sais pas quelle agence de nouvelles, Reuter ou autres. A ce moment-là, on a le sens de l'histoire au moment présent. Il apparaît du sens, mais quand on fête Joachim et Anne on se paie le luxe de se poser la question vraiment devant Dieu, au cœur même de l'histoire, la destinée d'Israël et la destinée de l'Église : comment le sens apparaît-il ? Et cette question-là elle n'est pas simplement une question générale, mais c'est la question de chacune de nos vies.
AMEN