CONTINUITÉ DE LA FAMILLE

Si 44, 1-2 + 8-15 ; Lc 10, 21-24
Sainte Anne et saint Joachim – (26 juillet 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L'analyse des profondeurs de la psychologie humaine a permis de découvrir que non seu­lement nos parents nous donnent la vie mais que leur psychologie personnelle modèle la nôtre. Il arrive que des enfants réalisent le rêve que le père ou la mère ont entretenu profondément parfois même inconsciemment dans leur esprit. Je ne prends comme exemple que la vocation religieuse. Il est fréquent de constater que lorsqu'un jeune manifeste le désir d'être prêtre, ce désir était déjà présent dans le cœur du père. C'est aussi le cas de saints dont les parents eux-mê­mes avaient cultivé en eux cette volonté de chercher plus ardemment le Seigneur.

S'il en est ainsi de côté positif, il en est aussi ainsi du côté négatif. Souvent, si les enfants réagissent contre leurs parents, si nous pouvions comparer l'éducation à un tissu, c'est pour rattraper les trous dans la maille, soit par réaction, soit contre-réaction. Soit ils imitent totalement ce qu'ont fait les parents, soit ils prennent le contre-pied systématique comme pour boucher le tissu troué que les parents leur ont légué. C'est un fait que nous avons souvent à repasser par des chemins que nos parents ont commencé à ouvrir. Plus nous vieillissons, plus nous constatons que nous recommençons des choses que nos parents ont com­mencé à ébaucher. La psychologie développe ainsi à l'infini ces liaisons entre nous et nos parents, même si à l'adolescence nous avons le pressentiment que nous avons à procéder à une rupture. En fait cette rupture est moins nette que nous pouvons le penser, et en avançant, nous constatons au contraire, qu'il y a une continuité mais beaucoup plus profonde que nous aurions pu l'envisager.

Si je dis cela, ce n'est pas pour faire de la psychologie, mais pour mettre en évidence à quel point nous sommes en communion permanente, de génération en génération. Nous ne sommes jamais posés comme des individus seuls, isolés, étanches. Qui voudrait croire qu'il est seul, qu'il peut s'isoler et s'inventer entretient une profonde illusion. C'est le contraire même de la nature humaine de croire que nous sommes absolument uniques, indépendants. La liberté humaine consiste simplement à savoir gérer cet héritage profondément inconscient ou conscient.

Si nous fêtons saint Joachim et sainte Anne, si l'Église dans sa sagesse nous invite à nous pencher sur les parents de la vierge Marie, c'est justement pour vénérer ensemble ce qui se passe comme une transfu­sion, ce qui passe de génération en génération. Il y a dans le cœur de saint Joachim et Sainte Anne une large, profonde et durable attente. Il y a dans leur cœur un tel désir de Dieu qu'il ne pouvait qu'exploser dans le cœur de Marie dont le Magnificat est le cri le plus beau. Vous comprenez à quel point nous sommes mus par derrière par ceux qui nous précèdent et nous allons mouvoir ceux qui nous suivent par le même élan de notre cœur tel que nous l'avons modelé sur le cœur de Dieu Ce que vous les parents vous transmet­tez à vos enfants, ce ne sont pas seulement des actes, des gestes ou des sentiments ou des explications. Mais ce qui passe le plus profondément c'est la nature même de votre cœur, à quel point il s'agrandit et s'élargit à la mesure même de Dieu, et c'est sur cette mesure que le cœur de l'enfant, le cœur du jeune peut se greffer.

Lorsque des gens parlent de leurs parents dé­funts, ce qu'ils évoquent ce n'est pas tant ce que le grand-père avait bougonné dans sa moustache, ni ce que la grand-mère disait dans sa cuisine, mais c'est bien au contraire ou la joie ou la profondeur ou le désir ou l'attente qui était caché au fond d'eux-mêmes et que nous conservons comme le trésor le plus pré­cieux et qui a modelé notre propre vie d'aujourd'hui.

Alors réfléchissons sur nos ancêtres, la façon dont ils vivent en nous et la façon dont nous les fai­sons vivre en nous, nos ancêtres de chair, mais aussi nos ancêtres d'Église, nos ancêtres sacramentels de communion. Comment les faisons-nous vraiment exister par le corps et le sang du Christ en nous, afin qu'ils développent, déploient en nous cette belle at­tente qui est celle de Dieu, d'un visage qui vient nous éclairer et que nos ancêtres ont attendu avec tant de zèle, tant d'ardeur et tant de vérité que nous pourrions prendre exemple et nous greffer sur cette sève de beauté.

 

 

AMEN