LES PAUVRES DU SEIGNEUR
Si 44, 1-2 + 8-15 ; Lc 10, 21-24
Sainte Anne et saint Joachim – (26 juillet 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Quand on veut situer le Christ dans le mystère global de Dieu, le Verbe Incarné est à l'intercession de deux grandes lignes, de deux grandes perspectives. La première est la plus connue, celle qui nous est révélée par les généalogies soit de l'évangile de Matthieu soit de l'évangile de Luc. C'est la perspective du dessein de Dieu. Depuis Adam, depuis Abraham, Dieu préparait une histoire, un dessein de salut qu'Il a réalisé en différentes étapes, à travers toutes ces figures de patriarches, de prophètes, de femmes saintes ou moins saintes qui sont mentionnés dans la généalogie du Christ. Dans tout cela, le but est le plan de Dieu : Jésus est né selon le dessein de Dieu. Et il hérite de tout, de la foi d'Abraham et de tous les croyants, Il hérite de Moïse et de tous ceux qui ont vécu selon la Loi, Il hérite de David et de toute l'onction messianique. Mais, et c'est cela qui est curieux, cette généalogie s'arrête à Joseph. A quoi bon hériter de Joseph, puisque Joseph n'y est pour rien ? C'est précisément parce que la généalogie des évangiles situe Jésus dans la ligne même du plan de Dieu. Jésus est l'envoyé de Dieu. Il est l'accomplissement des promesses de Dieu. Et ce qui est extraordinaire, c'est que ce soit le Fils de Dieu en personne qui soit le point de concentration de tout cela.
Mais Jésus est aussi "chair". S'Il se définit par rapport à Joseph comme l'héritier de toute l'histoire d'Israël et de tout le dessein de Dieu, Il est aussi "chair". Il s'est fait homme. "Le Verbe s'est fait chair!" Et cela, Il le tient de la vierge Marie. Marie c'est celle qui a donné la chair, qui a transmis toute l'humanité que le Fils de Dieu pouvait recevoir et pouvait accueillir ce notre humanité. Et précisément, la fête d'Anne et de Joachim est là pour nous dire que c'est une vraie chair.
Dans l'antiquité, il y avait une sorte de mépris ou de méfiance profonde pour tout ce qui concerne la sexualité et le plaisir. Et cela s'est gravé assez profondément dans une certaine mentalité de l'Église, surtout à cause de l'influence de saint Augustin, ce qu'on appelle parfois "l'augustinisme de série noire" parce qu'il avait des souvenirs d'avant sa conversion qui ne le laissaient pas tranquille. Du coup, une tradition sur Joachim et Anne voulait que, quand ils ont donné naissance à la vierge Marie, ils ne se soient même pas approchés l'un de l'autre. C'est pour cela que, dans certains motifs iconographiques, on voit qu'entre les deux, il y a un lys. Le lys c'est la vierge Marie, mais surtout ils sont à bonne distance tous les deux. Cela voulait dire qu'on avait aussi envie presque de détacher la vierge Marie de son enracinement charnel. Et peut-être même qu'au moment où l'on est venu à croire plus explicitement au dogme de l'Immaculée Conception, se cachait cette tentation-là, parfois. Or ce n'est pas du tout cela que voulait dire l'Église en parlant de l'Immaculée Conception de la vierge Marie. Cela ne veut pas dire du tout que Marie soit née par un processus autre que celui par lequel tout membre de l'espèce humaine vient au jour et reçoit la vie. Au contraire. C'était pour nous marquer que véritablement Marie s'enracine totalement et pleinement dans la chair des hommes. Cette chair qui inclut aussi bien la sexualité que toute l'affection des parents, Joachim et Anne, que tout le mystère et la beauté de la vie familiale, d'un foyer avec deux libertés qui se donnent l'une à l'autre. Et c'est précisément cela qui est très beau. Quand on réfléchit sur le mystère de l'Immaculée Conception, nous savons que c'est le don du salut anticipé. Marie est plus sauvée que les autres. Elle est radicalement sauvée. Or elle est sauvée dès sa conception, dans sa conception. C'est le début du salut. Le premier moment dans lequel le salut de Jésus-Christ s'est manifesté au monde, c'est dans l'amour de Joachim et d'Anne qui a été fécond et qui a donné la vierge Marie.
C'est pour cela que c'est une fête de famille. C'est la joie du bonheur conjugal. C'est la joie du bonheur des époux. C'est la joie du bonheur familial. C'est la joie de donner la vie. C'est cela que nous fêtons aujourd'hui. Et c'est ainsi que l'Église exprime très simplement, magnifiquement, cette beauté et cette grandeur de l'amour humain qui est le lieu même de la manifestation du salut de Dieu.
Nous prierons en ce jour pour tous les foyers, pour toutes les familles, qu'elles soient chrétiennes ou non, afin que dans le mystère et la beauté même de cet amour qui leur est donné surgisse, jour après jour, le resplendissement du salut de Dieu pour tous les hommes.
AMEN