SAINT JACQUES PREPARE À LA MORT

2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28
St Jacques me majeur - (25 juillet 2006)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

S

aint Jacques est le premier des apôtres à mourir martyr, assez rapidement après la mort et la résurrection de Jésus. Cela nous est rapporté dans les Actes des apôtres : pour faire plaisir aux juifs, le roi s'en prend déjà aux chrétiens et donc saint Jacques est le premier à faire les frais de la haine, de l’orgueil, de l’égoïsme du pouvoir.

On peut se poser une question au sujet de la mort de saint Jacques : pourquoi mourir si vite ? En effet, saint Jacques n’est pas simplement un nom dans la liste habituelle des apôtres, puisqu’il fait partie de ces trois apôtres privilégiés avec son frère Jean et Pierre, à participer de manière prépondérante et régulière à des événements importants de la vie de Jésus : il y a la résurrection de la petite fille de Jaïre, Jésus prend à part Pierre Jacques et Jean. Il y a encore la transfiguration lorsque Jésus laisse sa gloire envahir son humanité, et il y a aussi l’agonie au Jardin de Gethsémani, avant que Jésus lui-même ne souffre et meure sur la croix, Jésus y fait l’expérience de l’angoisse la plus profonde face à la mort.

Pourquoi avoir été tant travaillé par le compagnonnage avec le Christ, avoir vu autant d’événements que les autres apôtres n’ont pas vu ? Pourquoi finalement être si riche de cette présence et disparaître aussitôt sans pouvoir faire grand-chose au niveau de ce qu’on appellerait l’apostolat, la mission ou l’évangélisation ?

Poser la question ainsi, induit forcément que nous sommes dans une logique de la consommation et de l’utilité. Il faut que si l’on a investi sur quelqu’un, si on l’a formé, si on a pris soin de lui, en retour, on ait en compensation le travail qui a été mis en œuvre pour faire grandir cet homme. On pourrait penser que Jésus, s’il avait été vraiment Dieu, attende que saint Jacques porte quelques fruits au niveau de la mission, puisqu’il avait pris soin de le prendre à part pour lui faire vivre tel ou tel événement particulier, et voire parfois même intime, comme l’agonie ou la transfiguration.

Il me semble qu’on ne peut pas répondre à la qualité d’une vie en fonction de l’utilité de cette vie. On ne peut pas juger de ce qu’un homme vaut uniquement par rapport à ce qu’il a fait ou ce qu’il pourrait faire. C’est notre société qui réduit les personnes uniquement à leur capacité de faire. On sait bien que tous les drames de la pauvreté, du chômage ou de la solitude, peuvent être dus justement à ce sentiment qu’on est inutile ou qu’on ne fait rien, ou qu’on ne sert à rien et à personne. Aussi cette mort rapide de l’apôtre saint Jacques est peut-être là pour nous indiquer que Dieu ne commande pas les choses qui doivent avancer dans leur ordre, il ne commande pas le jour et l’heure de notre mort.

En revanche Dieu sait très bien que tout être n’étant jamais enfermé dans ce qu’il fait seulement, tout être a une qualité et un prix aux yeux de Dieu. Cette qualité et ce prix lui sont donnés par le fait qu’il existe en lui-même, que son existence, par le fait même qu’il vit, son existence rend grâces à Dieu, parce que l’existence de quelqu’un est de l’ordre de la bonté, parce que de l’ordre de la création, du désir de Dieu de voir la vie grandir, s’épanouir, être créé et recréé. Aussi pour Dieu, les choses sont de l’ordre de la gratuité et le martyre nous rappelle cela. Le martyre n’a aucune utilité au départ, il n’est que le signe de la capacité de l’homme à répondre au don que Dieu lui-même a fait de sa propre vie, à servir celui qui s’est fait le premier le serviteur comme nous l’avons entendu dans l’évangile : "Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir".

Aussi à la question de savoir pourquoi saint Jacques est-il mort si vite après la résurrection du Christ il faut considérer très certainement qu’il était préparé à cette mort. Il a vu la résurrection de la fille de Jaïre, elle est considérée comme morte, et Jésus vient avec ses trois disciples et il dit à cette jeune fille : "Jeune fille réveille-toi". Saint Jacques préparé peut-être à la mort parce que dans la transfiguration que dans une humanité fragile, appelée d’ordinaire corporellement à disparaître, déjà la lumière de la vie et de la résurrection se fait resplendir. Ainsi, dans la transfiguration, quelques mois avant la mort de Jésus, Jésus avant d’être défiguré sur la croix, laisse transparaître cette transfiguration que doit être la mort. La mort, saint Jacques a pu y être préparé en voyant l’angoisse du Christ qui dit au Jardin de Gethsémani : "Père, si tu peux, éloigne de moi cette coupe", coupe dont il avait dit à saint Jacques lui-même : "peux-tu la boire cette coupe, celle de ce baptême ?" Ainsi, cette mort de saint Jacques n’est peut-être que le signe que si Pierre et Jean ont pu vivre plus longtemps en ayant assisté aux mêmes événements, c’est pourtant Pierre Jean et Jacques qui doivent vivre chacun, réellement, en fonction, de ce qu’ils sont la Pâque du Seigneur. Etre appelés un jour à se réveiller, être appelés un jour à être transfigurés, être appelés un jour à passer toute angoisse.

Ce jour d’aujourd’hui, où par notre baptême le martyre est inscrit dans notre vie, c’est-à-dire la Pâque du Seigneur. Passer de ce monde à celui du Père, c’est passer de ce qui est corruptible à l’incorruptible, c’est passer de la mort à la vie. C’est ce que nous dit aujourd’hui saint Jacques.

 

 

AMEN