PARADOXE DU CHOIX

2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28
St Jacques me majeur - (25 juillet 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette coupe dont Jésus parle à Jacques et Jean quand ils viennent, par l'intermédiaire de leur mère, lui demander "d'être assis à sa droite et à sa gauche dans le Royaume", cette coupe est une image de la Passion du Christ. "Boire la coupe que je vais boire" comme le dit Jésus c'est participer au sa­crifice de la Passion et de la Pâque du Christ. De fait, si nous lisons cet évangile, cela s'est réalisé pour Jac­ques le Majeur.

Les Actes des apôtres nous racontent que peu de temps après la Résurrection du Christ, probable­ment deux ans," le roi Hérode fit saisir Jacques, frère de Jean et le fit exécuter. Voyant que cela plaisait aux juifs, il fit arrêter également Pierre", mais Pierre sera délivré miraculeusement par l'intervention d'un ange. Toujours est-il que Jacques a donc succombé à la toute première persécution, celle qui suit presque im­médiatement la mort d'Etienne. Jacques n'est pas le premier martyr, mais il est le premier martyr parmi les apôtres. Il est le premier des douze choisis par le Christ à avoir donné son sang pour le Christ ou plus exactement pour nous, comme le Christ.

Ceci nous pose un certain problème d'effica­cité. Jésus a choisi douze apôtres, et voilà que parmi les douze, l'un l'a trahi et l'autre va mourir de façon prématurée puisque ni saint Pierre ni saint Paul n'ont encore commencé leur grande prédication apostoli­que. Quand Jésus prévoyait le quadrillage du monde par les apôtres qui devaient aller jusqu'aux extrémités de la terre pour annoncer le Royaume de Dieu, Il avait peut-être prévu que Jacques mourrait avant de pou­voir remplir sa tâche. Mais alors, à vues humaines, quelle erreur d'avoir choisi cet homme qui devait mourir ou encore pourquoi ne pas en avoir choisi davantage s'il devait y avoir de la perte dans le ba­taillon des douze ? A quoi peut bien servir cet apôtre choisi par le Christ, choisi avec prédilection car non seulement Jacques fait partie des douze mais il est, avec Jean son frère, le bien-aimé et Pierre, du groupe des trois apôtres à qui Jésus a révélé plus encore qu'aux autres les secrets de son cœur. Il les a pris à part à plusieurs reprises, seuls avec Lui, notamment au jour de la Transfiguration ou au soir de Gethsé­mani. Voilà que trois hommes seulement étaient pré­sents à la Transfiguration, trois hommes seulement étaient présents à l'agonie, ces trois devaient être les témoins exceptionnels de cette gloire du Christ sur le Thabor, de cette souffrance du Christ avec sa sueur de sang, et sur ces trois témoins l'un d'entre eux meurt presque aussitôt et ne pourra jamais remplir cette tâ­che de témoignage. Il ne pourra jamais annoncer aux hommes de tous les temps et de tous les lieux, jus­qu'aux confins du monde et de la terre, ce mystère de souffrance et de gloire du Christ.

Il y a là un paradoxe qui est celui-là même de l'évangile car c'est précisément dans l'échec de sa croix que Jésus a sauvé le monde. Alors Il peut bien faire annoncer cette bonne nouvelle par des apôtres qui échouent dans leur mission puisque saint Jacques est retranché de la vie avant d'avoir pu accomplir sa mission. C'est dire que la prédications de l'évangile, comme l'accomplissement du mystère qu'il contient, ne sont pas affaire d'efficacité, de quadrillage à vues humaines, ne sont pas affaire de rentabilité, mais c'est un mystère. Il s'agit de tout autre chose. L'annonce du salut comme l'accomplissement de ce salut ne se fait pas par des moyens humains. Il se fait par des moyens divins dont la caractéristique première est la gratuité, est l'inutilité. C'est en laissant de côté tout souci utili­taire, tout souci d'efficacité que Jésus nous sauve en mourant. Dieu nous sauve par son anéantissement. Dieu nous sauve par son échec. Et Dieu nous annonce ce salut par des hommes qui sont, eux aussi, anéantis, brisés, écrasés Tous les apôtres sauf Jean mourront martyrs, mais Jacques est en quelque sorte le proto­type de l'apôtre martyr puisqu'il est mort avant même d'avoir pu prêcher. En fin de compte, c'est sa mort qui est efficace, de cette efficacité spirituelle, divine, tel­lement différente de nos efficacités humaines. C'est sa mort qui est efficace pour l'annonce de l'évangile. Ce que les autres apôtres ont dit par leur parole, en par­courant le monde, Jacques l'a annoncé par l'acte de sa mort, par le don de sa vie, c'est-à-dire en étant associé de façon plus étroite que les autres a son Seigneur Jésus dans le don du plus grand amour. C'est un pri­vilège que celui de saint Jacques selon les mesures de l'évangile.

C'est un privilège qui nous fait comprendre qu'il ait été l'un des trois choisis exceptionnellement par Jésus pour être témoins de tous les secrets de la vie de Jésus, y compris de cette Transfiguration dans la gloire et de cette agonie où une sueur de sang cou­lait sur son visage. saint Jacques a été choisi à bon escient, en connaissance de cause, par Jésus, pour être témoin de cela, non pas parce qu'il devait le dire mais parce qu'il devait le vivre avec Jésus, comme Jésus, tout prés de Jésus, dans l'intimité la plus étroite de Jésus. Sans doute avait-il un amour plus brûlant que les autres pour être, de façon si étroite, associé à la passion de son Seigneur et devenir semence de salut pour l'humanité.

Ce qui sauve, ce ne sont pas les moyens hu­mains, ce n'est pas la propagande, ce n'est même pas la parole répandue, ce qui sauve c'est l'amour. Et c'est ce plus grand amour de Jésus, communiqué au cœur de Jacques pour que Jacques vive cet amour avec la même intensité que Jésus dans le don de sa vie, c'est cela qui nous a sauvés et c'est cela qui nous sauve encore, et c'est ainsi que nous pourrons sauver nos frères à notre tour en nous associant au plus grand amour qui est celui de Jésus par un don total, radical de tout ce que nous sommes en union avec le Christ Sauveur, le Christ glorieux. Car c'est le même qui donne sa vie et qui a le pouvoir de la reprendre parce que c'est par amour qu'Il l'a donnée et que l'amour est plus fort que la mort, et que l'amour triomphant est celui qui transfigure le Christ, qui transfigure sa chair et qui nous transfigurera avec Lui.

 

 

AMEN