UN FILS DU TONNERRE

2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28
St Jacques me majeur - (25 juillet 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Cernay-l'église : Saint Jacques le Majeur

O

 

n soupçonne souvent les apôtres Jacques et Jean d'être un peu des ambitieux. N'est-ce pas eux ou leur mère qui ont demandé de pouvoir siéger à la gauche et à la droite du Christ ? Cette question est toujours interprétée dans un sens un peu moralisant, c'est-à-dire que, dans le groupe des apôtres, ils auraient bien aimé, eux, avoir une petite place spéciale, se faire une certaine place au soleil, au Soleil de Justice. D'ailleurs je crois que cette question de Jacques et de Jean a dû beaucoup embarrasser la première tradition chrétienne car saint Marc, qui rapporte paraît-il les souvenirs de Pierre, c'est peut-être pour cela qu'il y aurait les traces d'un petit ressentiment saint Marc dit que c'est Jacques et Jean eux-mêmes qui ont posé la question, ce qui est encore plus redoutable ! Tandis que saint Matthieu a peut-être connu une autre tradition où l'on disait que c'était la maman qui avait posé la question, ce qui excusait un petit peu l'ambition des deux frères.

Mais, personnellement, je serais enclin à regarder avec beaucoup de bienveillance cette ambition. Après tout, c'est la profonde passion pour le Christ, pour son évangile et pour son Royaume qui se traduit, de la part de Jacques et de Jean, dans leur question. Si on les avait surnommés dans le groupe des disciples "les fils du tonnerre", c'est sans doute parce qu'ils avaient pris fait et cause pour l'évangile du Seigneur : "Ordonne que le feu du ciel descende sur ce village de samaritains qui a refusé l'évangile que nous voulions leur annoncer !" Et, à plusieurs reprises, Jean et Jacques sont invités par le Seigneur à participer à certains évènements plus intimes avec Pierre, comme par exemple la guérison de la fille de Jaïre ou la Transfiguration. Par conséquent, cela veut bien dire que Jacques et Jean avaient une sorte de familiarité presque bouillonnante avec le mystère du Royaume. Ils sentaient que c'était là, que c'était sur le point d'éclore, et ils voulaient absolument y être, et ils voulaient en faire partie, de la façon la plus entière, la plus absolue. C'est pour cela qu'au fond, lorsqu'ils demandent de siéger à la gauche et à la droite du Seigneur dans son Royaume, ils ne font que traduire leur enthousiasme et leur adhésion profonde et totale au plan du Seigneur, qu'ils pressentent, à travers sa mission sur la terre. Bien entendu, il se mêle, comme on le dit souvent, un certain nombre d'ambitions humaines, une certaine compréhension un peu trop messianique et politique de la mission du Christ, mais au fond dans le cœur même de ces deux hommes, c'est l'entièreté de leur passion pour le Royaume qui est en jeu.

D'ailleurs vous remarquerez que le Christ ne répond pas par une sorte de leçon d'humilité ou d'égalitarisme. Il ne dit pas : tous les sièges, les douze trônes de la tribu d'Israël seront tous au même niveau, légèrement une marche en-dessous du mien. Le Christ dit une chose beaucoup plus mystérieuse et beaucoup plus profonde. Il répond en deux temps. Il dit d'abord passion et leur désir, ils disent : "Oui !" Et le Christ leur dit : "Oui, vous la boirez !" Là, le Christ est affirmatif : "Pour ce qui est de la coupe, pour ce qui est de la passion, vous la boirez !" Et effectivement, c'est Jacques qui est entré le premier, par le témoignage du martyre, sous Hérode Agrippa, dans le mystère de la coupe de l'Agneau. Il y avait bien eu Etienne, mais ce n'était pas un apôtre. Le Christ montre bien le sens de sa place et de sa mission vis-à-vis des apôtres. Il est venu pour nous faire entrer dans le mystère de la coupe, c'est-à-dire du don de notre vie, de notre sang, pour le témoignage de l'évangile. Je suis venu pour que vous partagiez le mystère de ma mort, du don de Moi-même, de ma vie divine pour la vie du monde, et que vous y soyez associés : "Vous boirez cette coupe", c'est-à-dire, quand vous mourrez, c'est par ma force, par ma grâce, et au nom de mon amour que vous mourrez.

Mais ensuite, le Christ fait une restriction, et de taille : "Quant-à savoir sur quels trônes vous siégerez, cela ne m'appartient pas de le dire ! C'est au Père !" Or je trouve cette réponse extrêmement belle. En effet, qu'est-ce qui se passe dans le cœur de Jacques et de Jean ? Dans leur désir et leur passion pour la venue du Royaume, ils croient qu'ils ont une sorte d'emprise sur le Christ. Ils croient qu'ils ont une sorte de maîtrise sur le Messie et que, d'une certaine manière, parce que Jésus les a introduits plusieurs fois dans une familiarité plus intime, concernant les mystères du Royaume, ils ont une sorte de droit sur le Royaume. Et le Christ leur dit : "En ce qui concerne le Royaume, Moi-même, je n'en dispose pas comme je veux. Le secret de la relation qui existe entre Moi et vous, les disciples, il est dans le cœur du Père. Moi, je ne dispose pas de vous. Comme le Père m'a envoyé, Moi aussi, je vous envoie !" Tout ce que fait le Christ est rapporté au Père. Et le Christ sait que, chaque fois qu'Il se trouve en face d'une demande, d'une supplication, d'une prière, ce n'est pas à Lui de gérer le Royaume, c'est au Père. En réalité, dans cette répartie de Jésus, nous est livré le secret du Royaume. Jésus n'est pas le maître du Royaume. Il est la pierre angulaire, le fondement du Royaume, mais Celui qui dispose du Royaume, c'est le Père. Et par conséquent, le Christ n'accepte pas que les disciples se définissent uniquement par rapport à Lui. Il dit aux disciples : si vous voulez vraiment être mes disciples, il faut que vous soyez d'abord les fils du Père. Et c'est parce que vous êtes les fils du Père que le Père vous confie à Moi, mais pas autrement.

Je crois que ce passage de l'évangile est très beau. Il est tout en nuances, il est tout en clins d'œil, si je puis dire. Il y a le clin d'œil de la passion extraordinaire de Jacques et de Jean pour le Royaume de Dieu, et puis, il y a ce clin d'œil du Seigneur qui dit aux apôtres : Vous savez, pour m'aimer, il faut d'abord avoir reconnu que vous êtes les fils du Père et c'est comme cela que vous comprendrez ce que veut dire être fils. Il faut que vous soyez d'abord pleinement dans l'amour du Père, et à ce moment-là vous comprendrez comment Moi Je vous aime.

Supplions aujourd'hui Jacques et aussi Jean, parce que je crois que Jean l'a compris de manière si belle et si profonde qu'il l'a dit dans un évangile, demandons-leur d'éveiller en nous ce vrai sens de notre foi chrétienne. C'est vrai qu'aujourd'hui, depuis quelque temps, nous interprétons notre foi chrétienne comme directement une adhésion au Christ. Et parfois, dans une certaine sensibilité contemporaine, la perspective trinitaire du Père, du Fils et de l'Esprit, qui sont les trois à faire de nous des fils de Dieu, nous la perdons de vue. A ce moment-là, le Christ devient simplement un modèle à imiter, une sorte d'homme parfait. Il faut faire attention. Il faut que nous reprenions, pour notre propre compte, cette réponse de Jésus à Jacques et à Jean. Nous ne nous définissons pas comme chrétiens uniquement par rapport au Christ, mais par rapport au Père qui est Père du Fils unique, et qui tous les deux, ont donné l'Esprit Saint pour que nous devenions pleinement fils.

Que par l'intercession de Jacques et de Jean, qui ont vécu profondément ce mystère parce que le Christ Lui-même les a invités à y entrer pleinement, demandons d'être vraiment des fils du Père pour que, reconnaissant cette filiation qui nous a été donnée en Jésus~Christ et par Lui, nous puissions dans l'Esprit, crier véritablement : "Jésus est Seigneur à la gloire du Père."

 

AMEN