SAINT JACQUES LE MAJEUR

2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28
St Jacques me majeur - (25 juillet 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN


J

'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé !" Cette phrase de l'apôtre Paul dans l'épître aux Corinthiens, qui est en fait une citation du psaume 116, s'applique à la vocation de l'apôtre. L'apôtre, c'est celui qui a cru et qui, dans cette foi, a parlé. Et qui a parlé au cœur de cette foi et qui n'a parlé que de cette foi et pour la foi.

Nous le savons, c'est l'image habituelle que nous avons de l'apôtre, celui-ci est un homme qui a annoncé l'évangile, qui l'a proclamé dans le bassin méditerranéen du premier siècle, qui a écrit, nous avons les lettres de plusieurs apôtres : Jean, Pierre, Jacques le mineur premier évêque de Jérusalem, Jude, et celles de Paul en plus. Nous savons aussi que l'apôtre a fondé des églises, qu'il a institué des ministères pour que vivent ces églises.

       De saint Jacques, nous ne pouvons pas dire qu'il corresponde exactement à cet apostolat. Jacques le majeur, frère de Jean, ne nous a laissé aucun écrit, il semble qu'il n'ait pas voyagé ni en Palestine, ni en d'autres pays de l'époque, pour annoncer l'évangile ou fondé des églises. Alors, comment cette parole de Paul peut-elle s'appliquer à l'apôtre Jacques : "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé !"

       La parole de l'apôtre, ce n'est pas d'abord son discours, parlé ou écrit. La parole de l'apôtre, ce n'est pas non plus le nombre de kilomètres qu'il va faire sur terre ou en mer pour annoncer cette parole. La parole de l'apôtre du Christ, c'est la ressemblance, dans sa chair, à l'objet de sa foi qui est la mort et la résurrection de son Seigneur. C'est cela, d'abord, la parole apostolique. Et saint Jacques, de façon éminente et le premier, a proclamé cette parole apostolique, puisqu'il fut le premier des douze à être mis à mort, à être martyrisé, et à vivre dans sa chair l'accomplissement de la Pâque du Seigneur dont il avait été l'un des témoins les plus proches. L'apôtre saint Jacques a été mis à mort une dizaine d'années seulement après le Christ par Hérode Agrippa premier. Et si nous célébrons cet apôtre comme les autres, c'est qu'il a proclamé "à temps et à contre temps" la Parole. Non pas la sienne, mais la Parole qui est le Verbe," le Verbe fait chair", le Verbe habitant la chair humaine, le Verbe dont la divinité a déjà transfiguré toute chair humaine dans la sienne propre, comme cela nous est manifesté au jour de la Transfiguration, et le Verbe qui est mort dans notre chair humaine afin que toute souffrance et toute mort soit aujourd'hui le lieu de sa résurrection et de sa transfiguration.

       L'apôtre Jacques a proclamé dans le silence de sa passion, que la passion du Seigneur était la Parole pour le salut du monde. Pour proclamer, il n'a pas eu besoin de parler ou de voyager mais simplement d'accepter, dans toute sa liberté, ce que lui Christ lui avait promis : "Ma coupe, vous la boirez !'' Et la coupe du Seigneur, elle est faite d'amertume, de pleurs, de sang, des souffrances de sa passion et de son agonie. Et la coupe du Seigneur, elle est faite de gloire, "le sang versé pour la rémission des péchés" que nous continuons de recevoir et d'offrir, dans le sacrifice de l'action de grâces, "pour la gloire de Dieu", pour la gloire du Christ, pour que ce règne du Christ s'étende dans le cœur de tous les hommes et, comme le dit Paul, que tous, "qu'un grand nombre puisse abonder dans l'action de grâce à la gloire de Dieu."

       Le ministère apostolique de saint Jacques c'est uniquement cela, mais c'est la totalité du ministère apostolique. Tout le reste ce n'est que la conséquence, ce n'est que le développement, par moyens humains de la parole, du déplacement, du voyage, de cette source fondamentale, essentielle et définitive de la foi. "J'ai cru, c'est pour cela que j'ai parlé !" Jacques a adhéré, de tout son cœur, au mystère dont il avait été témoin : le mystère du Verbe qui s'incarne et qui appelle chaque homme, comme lui-même fut appelé au bord du lac, le mystère de ce Christ qui est l'Incarnation même de Dieu dans la chair humaine, manifesté dans la gloire de la Résurrection, et cela pour "donner sa vie en rançon pour une multitude". Et saint Jacques a reçu, peut-être dans le creux, de sa main, en tout cas dans son cœur, les sueurs, les larmes et le sang du Christ, au cours de sa passion, de son agonie, puisqu'il est un des trois disciples que le Christ a appelés auprès de Lui au moment de son agonie à Gethsémani.

       C'est cela la foi de Jacques, et c'est cela sa prédication, quand il l'a vécu, quand il l'a reçu, au moment de sa mort, cette mort qui l'a rendu complètement semblable, qui l'a identifié au mystère de son Seigneur. "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé !" Cette phrase est le cœur, la source et la fin de tout apostolat, de la vie et du témoignage des apôtres, de la vie, du témoignage et de la raison d'être de l'Église apostolique que nous sommes. L'Église est apostolique non pas d'abord parce qu'elle fait de l'apostolat, non pas d'abord parce qu'elle parle, non pas d'abord parce qu'elle essaie de répandre par des moyens humains qui sont tout à fait bons cette parole de Dieu dans le monde. L'Église n'est pas apostolique d'abord pour cela : elle est apostolique parce que sa foi est fondée dans la mort des apôtres qui ont témoigné de la mort du Christ. La foi de l'Église, la parole de l'Église n'est rien d'autre que de vivre, aujourd'hui, la Pâque du Christ. C'est cela son apostolat. Le reste, c'est la mise en pratique, c'est le développement pour les hommes de ce temps, afin qu'ils le reçoivent dans leur cœur, dans leur intelligence, et dans leur vie. Mais il ne faut pas mettre les méthodes d'apostolat avant la raison et le cœur de l'apostolat, qui est la Pâque du Christ.

       Et ceci, frères et sœurs, est très important pour vous qui n'avez pas reçu ce ministère apostolique soit de la prédication, soit du gouvernement de l'Église, de son enseignement ou de sa sanctification. Vous êtes membres de l'Église de Jacques comme de l'Église de Pierre, vous êtes donc membres de l'Église apostolique et vous êtes donc en état d'apostolat dans la mesure où vous vivez la foi de l'Église apostolique et des apôtres. Même si, vous ne mettez pas en pratique cet apostolat, par le fait même que vous adhérez à la foi des apôtres, vous êtes apostoliques. Car c'est le fait de vivre la foi qui est apostolique.

       Si l'Église d'aujourd'hui, comme celle d'hier ou de demain, ne vit pas d'abord la foi et l'adhésion au mystère du Christ, elle n'est pas apostolique. Même si elle développe son apostolat par toutes sortes de moyens modernes, ultramodernes, audiovisuels ou tout ce que vous voulez, cela ne servira strictement à rien si ce n'est qu'à nous occuper, mais nous avons autre chose à faire. C'est donc, dans l'adhésion personnelle de chacun d'entre vous que réside la force de votre apostolat et de l'apostolat de l'Église. Vous n'avez pas à vouloir le mesurer. Cela ne se mesure pas puisque c'est intégré profondément au mystère même de la Pâque du Christ. Et dans la mesure où chacun de nous est lié, vit, s'enracine dans la foi au mystère du Christ, il rayonne, il parle : "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé !" Même si cette parole n'est pas celle du langage officiel, n'est pas celle de la proclamation publique, si c'est celle de son cœur, cette parole, rayonnera et touchera le cœur des hommes, de façon mystérieuse et peut-être de façon plus profonde, plus réelle que les discours officiels qui, peut-être aujourd'hui encore, ne touchent pas grand monde, même s'ils concernent quand même tous les hommes.

       Alors, prions l'apôtre saint Jacques pour que chacun d'entre nous soit vraiment de l'Église apostoli­que, accueille dans son cœur la coupe de souffrance et de gloire de son Seigneur et la vive, à travers ses souffrances, à travers la souffrance de ses frères et à travers cette vie qui est déjà glorieuse, qui nous est donnée par la vie sacramentelle de l'Église. Grâce à la vie sacramentelle de l'Église, notre cœur est une coupe où se mélangent notre souffrance et la gloire du Christ, où se vit la Pâque du Christ pour que nous puissions être intégrés, par Lui, à sa propre Pâque, et devenir ainsi bénéficiaires et témoins de sa Pâque. Demandons à l'apôtre Jacques de pouvoir, tous ensemble, retrouver ce sens fondamental de l'apostolicité de l'Église qui est d'adhérer, qui est de croire, de nous laisser entraîner et de laisser rayonner en nous ce mystère du Verbe fait chair qui, prenant chair en nous, deviendra Parole pour les autres et invitation à tous les hommes à rejoindre ce mystère de l'Église. C'est cela essentiellement la tâche de l'Église aujourd'hui : vivre de la foi, annoncer la foi par la foi, afin que les hommes, dans la foi, puissent rencontrer et vivre le mystère du Christ mort et ressuscité pour eux.

       AMEN