DISCRÉTION ET PERSÉVÉRANCE

Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Deux piliers de la vie monastique :
discrétion et persévérance

F

rères et sœurs, la figure de saint Jean Cassien que nous fêtons aujourd'hui, est assez mal connue et même méconnue par rapport à la fierté que nous devrions en tirer de son nom et de son œuvre.

La plupart du temps dans les manuscrits, sans doute à cause d'une erreur de copiste, on dit que saint Jean Cassien est né dans l'actuelle Roumanie, dans le delta du Danube, à trois mille kilomètres d'ici. En réalité, il semble bien que ce soit faux. Saint Jean Cassien est un provençal et l'erreur est venue d'un copiste qui n'ayant pas compris le nom de La Ciotat, a dit qu'il était né chez les Scythes. Du coup, on l'a fait naître très loin, mais en réalité, il est né tout près d'ici vers les années 370. Comme beaucoup de gens de l'époque, c'était une grande préoccupation, il était quasi contemporain de saint Augustin, et il faut l'imaginer comme une exacte réplique de saint Augustin de l'autre côté de la Méditerranée. C'était le christianisme qui faisait le lien entre les deux côtés de la Méditerranée.

Saint Jean Cassien à La Ciotat a découvert qu'il y avait peut-être des manières de chercher Dieu qu'il ignorait. Il a fait ce que beaucoup de gens faisaient à l'époque, il est allé se renseigner ailleurs, saint Augustin, c'était en vue de faire carrière, tandis que Jean Cassien avait une préoccupation religieuse. Il avait entendu parler des moines d'Égypte, de la région de Thèbes, la Thébaïde. Il a fait un grand périple qui l'a emmené sans doute de Marseille à Alexandrie, ensuite il est remonté et il a visité les moines d'Égypte de la Thébaïde, il a continué son tour par la Syrie où il y avait aussi des moines très célèbres, et il a fait cela comme une sorte d'explorateur parce que c'était la grande nouveauté. Les communautés monastiques de l'époque, c'était le summum de ce que l'on pouvait désirer. Cassien est parti là-bas pour se renseigner, pour observer leur façon de vivre. C'était de la curiosité, une recherche intérieure car comme il n'y avait aucun modèle ni aucune référence en France, saint Martin avait commencé à peine dans la région de Poitiers à rassembler quelques disciples. Mais pour un homme du bord de la Méditerranée, c'était plus simple d'aller en Égypte que de monter à Poitiers. Saint Jean Cassien a fait tout cet arc du bassin de la Méditerranée pour aboutir à Constantinople. Là, il est devenu l'ami intime de saint Jean Chrysostome qui l'a d'ailleurs ordonné diacre. Il a connu l'Église naissante de Constantinople, conduite par saint Jean Chrysostome, un des grands ténors théologien, moine et évêque de l'époque et qui avait le courage de résister à l'empereur. Sa formation a été extraordinaire, il a connu un aspect très particulier de l'Église d'Orient.

Malheureusement, cela n'a pas duré parce que Jean Chrysostome s'est tellement affronté aux grands de la cour de l'empereur, notamment contre l'impératrice. Il a subi les foudres d'Eudoxie qui a tout fait pour qu'il soit envoyé en exil. Mais Jean Chrysostome avait pris les devants, il avait envoyé Jean Cassien à Rome pour avertir l'empereur et le pape de ce qui se tramait à Constantinople. De ce point de vue-là, Jean Cassien est un des premiers grands trait d'union entre l'Orient et l'Occident.

De Rome, il est parti vers Marseille et il y a fondé un monachisme qui n'avait rien d'ascétique. Tout simplement parce que ses parents avaient de grands domaines, dans la région d'Apt, ils avaient réservé pour Cassien de quoi vivre et lui éviter les soucis matériels. Cassien est revenu au pays avec l'idée de faire part de toute son expérience, mais pas nécessairement de vivre comme les moines de Thèbes. Pour lui, la vie monastique n'était pas l'ascétisme, les macérations, les veilles dans la nuit, mais c'était autre chose, c'était une sorte de vie de sagesse. Il a fondé deux monastères à Marseille : d'abord le monastère de saint Victor dont on venait de découvrir les reliques, et ensuite, il a fondé un monastère féminin à Saint Sauveur dont la localisation reste incertaine.

Jean Cassien est très vénéré à Marseille et lorsque Monseigneur Panafieu est allé en Roumanie, sur la base de ce faux renseignement au sujet de la naissance de Cassien, il a ramené la tête de saint Cassien là-bas, mais je dirais qu'on l'a plutôt exilé.

Cassien a prêché à Marseille, et il s'est retiré sur ses terres où il a rencontré toute une nouvelle génération qui manifestait les mêmes préoccupations que lui, vivre la vie monastique à la façon orientale. Il a donc organisé une sorte de formation spirituelle qui avait lieu tantôt à Marseille, tantôt à Apt, on ne sait pas trop, c'est difficile de localiser et ces ensembles d'enseignements se sont appelés les Conférences de Jean Cassien. C'est le premier grand document monastique, car Martin n'a rien écrit, qui a été à l'origine de toutes les grandes abbayes provençales, notamment Lérins, mais aussi saint Victor qui avait été une église abbatiale. Il a encouragé l'éveil du monachisme provençal et à sa mort en 433, il y avait déjà cinq ou six monastères à travers toute la Provence qui lui devaient leur existence.

Quel était son idéal de vie monastique ? Il faut imaginer qu'à cette époque la vie monastique n'était pas régie par une règle écrite à laquelle il fallait obéir. C'était improvisé et spontané. On lui demandait ses conférences pour essayer de donner des principes d'orientation de la vie monastique. Il a raconté cette histoire qui lui est arrivée en Thébaïde. C'est le patriarche Moïse, qui lui raconte que tous les moines de la Thébaïde vers les années 350, discutèrent des vertus qui pouvaient conduire le plus sûrement à Dieu. Comment trouver le chemin le plus direct et le plus absolu pour arriver à Dieu ? "Et la nuit se passait ainsi rapidement lorsque le moine Antoine prit la parole : tous les moyens que vous venez de recommander sont utiles et nécessaires à ceux qui ont soif de Dieu et qui désirent parvenir à Lui. Mais l'expérience et les chutes en grand nombre ne nous permettent pas de croire que vous ayez indiqué le moyen principal infaillible". Tous les moines s'étaient évertués surtout devant Antoine à promouvoir les exercices les plus difficiles, les veilles, les jeûnes. "Combien de fois avons-nous pu observer des religieux qui veillaient, dans des jeûnes rigoureux, qui se cachaient dans la solitude, qui se dépouillaient entièrement jusqu'à ne pas posséder un denier pour avoir de quoi se nourrir un seul jour, qui pratiquaient avec ardeur toutes les œuvres de charité, et cependant tombaient tout à coup dans des illusions funestes au lieu de terminer leur tâche dans la ferveur et la sainteté et n'aboutir qu'à une fin déplorable". Saint Antoine dit à Cassien qu'il y a eu plein de gens qui ont proposé des théories sur la vie monastique et ils se sont tous fourvoyés.

"Pour connaître la vertu principale qui conduit à Dieu, il suffit de rechercher la cause des illusions et des chutes de ces solitaires. Ils pratiquaient parfaitement les vertus dont nous avons parlé, mais la discrétion leur manquait. Ils n'ont pas su persévérer jusqu'à la fin". Discrétion, persévérance, c'est assez extraordinaire que lorsque Jean Cassien veut expliquer la vie monastique à des gens qui n'y connaissent rien, il dit : discrétion, persévérance. "S'ils sont tombés c'est uniquement parce qu'ils n'avaient pas assez écouté les enseignements des Pères, ils n'avaient pas pu acquérir cette vertu de la discrétion qui conduit entre les extrêmes, car dans discrétion il faut entendre aussi jugement, sagesse de jugement, apprendre aux religieux à suivre la voie royale, ne s'égarant jamais des vertus ou dans les folies de la présomption et ne se laissant pas non plus entraîner dans la débauche, les vices, dans la tiédeur et le relâchement sous prétexte de ménager son corps". C'est une des rares fois que l'on entend un moine dire que le meilleur de la vie monastique c'est la mesure et le jugement.

Cette discrétion c'est l'œil et la lumière dont le Sauveur parle dans l'évangile : "La lumière de votre corps c'est votre œil, si votre œil est clair, tout votre corps sera lumineux, mais si votre œil est mauvais, tout votre corps sera mauvais".

Frères et sœurs, je crois que ce conseil de sagesse de saint Antoine rapporté par Cassien est un des fondements non seulement de la vie monastique, mais de la vie chrétienne tout court.

 

AMEN