UN MOINE VOYAGEUR

Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Provence accueillante

F

rères et sœurs, vous ne vous êtes peut-être jamais demandé comment fonctionnaient les systèmes de communication quand il n'y avait ni la radio, ni la télé, ni Internet ? Pour l'époque qui nous préoccupe, c'est-à-dire autour des années quatre cents, je crois que le véritable système Internet de l'époque c'était les moines et les monastères.

En effet, nous imaginons toujours parce qu'en quinze siècles les choses se sont un peu assagies, nous imaginons les moines tranquilles dans leur monastère, vœu de stabilité et on ne bouge plus. Dans les années quatre cents, les moines avaient une vie extrêmement nomade. Il faut bien comprendre qu'à cette époque-là le luxe n'était pas de voyager, car c'était difficile et dangereux, et le véritable bonheur, c'était de rester seul tranquille, à la campagne. Les moines, parce que la condition de voyageur et de nomade était plus difficile assumaient un certain nombre de tâches et de responsabilités qui les impliquaient dans leurs voyages. Pensez quand même que le saint que nous fêtons aujourd'hui, qui s'appelle Jean Cassien, est né dans le delta du Danube qui était l'extrême frontière nord-est de l'empire romain, c'était donc une région très décentrée. Très vite, il a voulu être moine, consacrer sa vie à Dieu, et contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, il ne devait pas y avoir beaucoup de monastères dans sa région et il est allé se former ailleurs. Il a traversé la Méditerranée pour aller vers l'Égypte, puis il est remonté en Palestine, en Syrie, et même un peu en Turquie pour finalement aboutir à Constantinople.

Il avait déjà fait une énorme boucle. Il ne l'avait pas faite pour rien, parce que c'était un véritable moine reporter, qui, chaque fois qu'il rencontrait un monastère, étudiait les coutumes, se faisait raconter la vie des moines, se faisait expliquer leur travail. Il avait une idée très précise derrière la tête, il avait le désir de comprendre la vie monastique dans sa diversité. Vous voyez l'intérêt, au lieu de faire les choses dans des monastères complètement unifiés avec le même système partout, et Jean Cassien comme tous les gens de l'époque savent que l'aventure de la vie monastique est un destin individuel, personnel et que ce qui est intéressant, c'est de savoir comment chaque moine, chaque communauté vit sa vie monastique. On était loin du style bénédictin ou chartreux, ce qui l'intéresse, c'est de voir comment dans chaque monastère, chaque petite communauté des moines urbains, des moines ruraux, des moines du désert, vit sa vocation monastique, il veut voir tout cela. Il veut comprendre ce qui est à la racine d'une même vocation qui se diffuse de façon si différente.

A Constantinople, il fera la connaissance d'un jeune secrétaire du pape de Rome, qui deviendra lui-même pape, c'était le futur pape saint Léon. Il a eu une grande amitié avec le pape saint Léon, c'étaient les hasards de leurs voyages à tous deux qui leur avaient permis de se rencontrer et leur amitié fut indéfectible. Surtout, ils s'entendaient très bien parce qu'ils étaient préoccupés par le devenir de l'Église qui passait par des crises assez difficiles. Jean Cassien resta quelque temps à Constantinople, et pour des raisons qui restent un peu obscures, Léon l'appela à Rome pour obtenir un certain nombre de renseignements sans doute à cause d'une hérésie que l'on appelait le nestorianisme. Saint Léon qui en avait entendu parler considéra que Jean Cassien était un bon expert et qu'il connaissait bien les situations.

Autre grand voyage, il quitte Constantinople et vient s'installer à Rome. Il y a fait le travail qu'on lui demande, il fournit les dossiers, et au bout d'un certain temps, il part, et c'est le plus marquant pour nous parce que nous sommes les héritiers de cela, il décide d'aller en Provence. Pourquoi la Provence ? On ne sait pas trop. Sans doute que la Provence de l'époque, vers les années quatre cent vingt, était une terre dans laquelle le christianisme commençait doucement à s'implanter. Jean Cassien a trouvé un christianisme assez vivant et surtout un premier départ de vie monastique. On est à peu près à la même époque que ce que fait saint Martin en Touraine, et saint Augustin en Afrique. Jean Cassien va faire bénéficier les provençaux de toute l'expérience qu'il avait connu, récolté et recueilli lorsqu'il était allé dans les régions depuis l'Égypte jusqu'à la Syrie. Pratiquement, il a fondé le monastère de Saint Victor à Marseille pour les hommes et le monastère de Saint Sauveur pour les femmes, monastère qui n'existe plus.

Saint Cassien a réussi à donner à ce moment-là une sorte d'impulsion au monachisme en donnant dans la ville de Marseille qui était déjà très importante, un peu moins que la ville d'Arles, et c'est à Marseille qu'il a fondé les premières communautés monastiques. La renommée de Jean Cassien s'est répandue immédiatement et l'évêque d'Apt a décidé de faire venir Jean Cassien dans sa région considérée un peu comme le désert, pour y faire un certain nombre d'exposés sur la vie monastique pour les gens qui seraient intéressés. C'est ce qui a donné les "Conférences de Cassien", et qui a creusé un sillon de tradition, parce qu'on les lit encore aujourd'hui. Finalement, il a fondé à Lérins, sur une île, lui qui avait passé tant de temps sur les bateaux. La grande tour du monastère que l'on voit encore aujourd'hui est postérieure à saint Cassien, mais l'idée de fonder une communauté là-bas date de son époque.

L'histoire de l'Église est faite de choses auxquelles on ne pense pas souvent. Qui aurait pensé que le mouvement monastique à peine fondé vers les années trois cent dix, trois cent quinze, cent ans plus tard, avait déjà envahi tout le bassin de la Méditerranée et qu'il avait des instructeurs d'une telle mobilité pour pouvoir faire surgir partout les monastères. C'est extraordinaire du point de vue historique, car qui a sauvé les pays occidentaux d'une sorte de ruine culturelle qu'on a appelé les invasions barbares ? C'étaient les monastères. Sans doute que Cassien n'y pensait pas mais il a contribué à cela. Au moment où toute la société romaine allait s'effondrer, il a créé ces petits noyaux de communautés avec des gens décidés à tout risquer pour faire des lieux de communautés dans lesquels se transmettraient plus tard les manuscrits, les connaissances, la science, etc … et qui a tenu toute la culture du Moyen Age.

C'est important, parce que ces gens-là, à l'époque on en parlait mais on ne pensait pas que ces gens allaient avoir une influence si radicale et si profonde, mais ils ont posé les bases de ce qui est aujourd'hui la culture européenne occidentale. C'est pour cela que nous leur devons beaucoup. Ce ne sont pas simplement des gens pieux qui vivaient confinés dans leur petit oratoire. Ils avaient une vision extrêmement large de la vie monastique et de son rayonnement dans la société. Jean Cassien est vraiment un modèle parce qu'il donne une perspective sur la vie de consacré à Dieu, de gens au service de Dieu qui est beaucoup plus large que ce que l'on en entend normalement lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il s'est enfermé dans son monastère. Chez ces gens-là, le monastère, c'était le monde entier.

C'est très important de pouvoir comprendre aujourd'hui que nous aussi, dans toutes les formes de vie que nous avons, de regarder, de retrouver, de redynamiser cette vision ouverte du christianisme qui ne se contente pas d'une sorte de moiteur intérieure pour cultiver son moi spirituel, mais qui a véritablement cette générosité et ce goût de faire vivre le monde de tout ce que le salut du Christ nous a annoncé.

 

AMEN