UN MOINE NOVATEUR ET LIBRE
Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, j'ai beaucoup d'affection pour l'ordre bénédictin, mais je crois qu'il y a une chose surtout pour l'ordre bénédictin moderne qui lui sera difficilement pardonné au jugement dernier, c'est que depuis Dom Guéranger, ils ont toujours laissé croire que la vie monastique avait commencé en occident avec saint Benoît, et que saint Benoît était une sorte de départ absolu et que tout venait de lui.
Il n'y a pas de plus grand mensonge, et je crois que Dieu est impitoyable avec le mensonge, même si c'est simplement par accord tacite ou par omission. En réalité, saint Benoît est un tard venu dans l'élaboration de la vie monastique, et le personnage que nous fêtons aujourd'hui, saint Cassien, est au contraire un des grands pionniers. Mais, simplement, on fait comme s'il n'existait pas.
Saint Cassien est un moine typique issu du monde oriental, qui a fait ses premières armes en Égypte, là où précisément le monachisme était né environ un siècle plus tôt avec saint Antoine, vers les années 310-330, et qui s'était petit à petit élaboré. Or, ce monachisme d'Égypte n'avait pas besoin de se fermer sur lui-même. Vous savez comment est bâtie l'Égypte, Il y a la partie de la vallée qui est habitée, cultivée, vivable, et puis, à quelques centaines de mètres, on passe dans un lieu non habitable normalement, et par conséquent favorable à l'érémitisme, le lieu du désert. D'ailleurs, érémitisme veut dire : lieu au désert. Cassien a connu cette première forme primitive du monachisme dans laquelle les moines vivaient au désert, et étaient en constant échange, en osmose avec les populations de la vallée. Il suffisait qu'ils fassent quatre ou cinq kilomètres, pour se retrouver en plein milieu de la vie courante. Comme ces premiers moines avaient besoin de vivre, dans leurs petites huttes au désert, ils vivaient dans des gourbis, des grottes, des petites baraques, ils faisaient des paniers, ils les vendaient au marché, et c'est de cette façon qu'ils gagnaient leur vie.
Cassien a connu ce monachisme à l'air libre. C'est une des grandes différences entre le monachisme oriental et le monachisme tel qu'ensuite saint Benoît lui a donné figure. En Occident, saint Benoît très vite a encouragé le monachisme complètement autonome, coupé de la vie, une abbaye bénédictine n'a pas trop besoin de la vie des alentours, éventuellement, elle peut faire vivre des serfs et des paysans qui sont leurs esclaves, mais normalement, ils ne sortent pas. Cassien a connu lui, ce monachisme en plein vent et en pleine vitalité d'immersion dans la vie de l'empire en Orient. Comme la vie en Orient était assez florissante, ces moines vivaient tantôt dans le désert, tantôt dans les villages ou même en ville, ou ils vivaient autour d'un évêque. C'est comme cela que les grands centres religieux de l'Orient du quatrième et du cinquième siècle, Jérusalem, Alexandrie, Antioche, et plus tard, Césarée avec saint Basile, et ensuite Constantinople, ces villes connaissaient les moines.
Donc, Cassien, arrivé à l'âge adulte n'a pas trouvé anormal de faire le tour de tous les grands centres monastiques qui étaient dans l'est de la Méditerranée. Il est passé un peu partout et il a pu comparer, c'est un premier encyclopédiste de la vie monastique, il a pu comparer les us et coutumes, les différences, les caractéristiques particulières de chaque tradition, la tradition égyptienne était différente de la tradition syrienne, elle-même différente de la tradition palestinienne, différente encore de la tradition autour d'Antioche, etc … Il y a avait autant d'Église et autant de vies monastiques différentes. C'est la grande différence avec la tendance occidentale, en Occident, quand vous êtes bénédictin, vous pouvez être en Lituanie ou à Solesmes et normalement vous vivez à peu près selon le même rythme et le même horaire, alors qu'en fait, chez les orientaux, selon l'endroit où vous êtes situé la vie monastique prend une tournure différente suivant les conditions de vie, les relations avec la population environnante, etc …
Ce Cassien était non seulement très intrigué par toutes les formes de vie monastique, mais lors de son passage à Constantinople, il a vu le début de certains troubles du point de vue dogmatique, avec Eutychès, dans les années 450, il a vu venir un peu une sorte de tendance qu'on a appelé le monophysisme. Quand il a quitté Constantinople, il a voulu aller plus loin, pour observer toutes les formes de vie monastiques, il est arrivé à Rome. Il a contribué très fortement à renseigner le pape de l'époque, saint Léon qui avait déjà reçu quelques courriers de Constantinople, et Cassien l'a mis au courant de ce qu'était la nouvelle hérésie qui était en train de naître là-bas. Il n'est pas resté à Rome, sans doute parce qu'il n'y a pas trouvé son bonheur, et il est venu en Provence et c'est là qu'il est mort. Les provençaux sont un peu ingrats, car ils devraient s'honorer de la mémoire de Cassien. Je vous signale qu'on a envoyé des reliques de saint Cassien en Roumanie, parce qu'il était très lié aussi à l'Église de Roumanie à l'époque.
Arrivé en Provence, c'est pratiquement lui l'inventeur de ce qu'on appelle le monachisme provençal : Lérins, Arles, et les succursales de la vie monastique qui à cette époque-là n'avaient pas du tout une vie bénédictine. C'étaient des moines qui vivaient sur une île, dans un endroit plus ou moins retiré, mais Cassien ne parle jamais de la clôture. Comme il s'était aperçu que les premières tentatives de vie monastique ici n'étaient pas toujours très vaillantes ni structurées, il a fait des conférences aux moines, et c'est un document très important sur la vie monastique au cinquième siècle, qui s'appelle : Conférences spirituelles de Cassien, dans lesquelles il a fait part de toute son expérience à la fois empirique, d'avoir connu toutes ces formes de vie monastique, et d'autre part un certain nombre de grands principes de la vie monastique qui se sont diffusées à partir de Lérins et d'Arles et la région.
C'est assez intéressant de voir un homme qui a agi à plusieurs niveaux, qui était sans doute un moine qu'on trouverait trop libre aujourd'hui, on ne le verrait pas dans l'épure dans ce qu'on imagine habituellement être la vie des moines, mais en réalité, à travers cette intelligence profonde de la vie du moine, de la société, des exigences et des attentes spirituelles, il a su trouver son chemin et communiquer la Bonne Nouvelle du salut et en témoigner à travers toute sa vie.
Même si aujourd'hui on a un peu tendance dans la vie monastique à restructurer les choses et à serrer la vis, je pense qu'on pourrait peut-être demander au Seigneur qu'il suscite des moines aussi libres et aussi pleins d'initiatives que saint Cassien dans la vie monastique.
AMEN