CASSIEN : LE RISQUE DE LA GRÂCE

Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

O

n imagine mal l'intérêt qu'avaient ces hommes au troisième et au quatrième siècle de notre ère, donc au début de la vie de l'Église, dans l'extrême, de tenter d'approcher le plus près possible et d'imiter le Seigneur Jésus-Christ, avec une vitalité, une rigueur comme des champions. Il y avait une sorte d'émancipation du monde dans lequel ils étaient, et ils tentaient d'être des héros de leur temps, non plus les héros du temps jadis, qui comme Ulysse bravait moultes armées, mais qui d'une autre manière déclaraient la guerre à l'intérieur. Il y a eu un renversement. Les hommes, plutôt que de faire la guerre à d'autres tribus, d'autres mentalités, afin de les asservir ou de les dominer, tentaient d'entamer une nouvelle guerre, inouïe, contre la vie intérieure, contre les démons de la vie intérieure.

Cela nous paraît maintenant un peu désuet, sans intérêt, mais à mon avis, cela l'est tout autant maintenant, même si nous avons contourné d'une autre manière nos démons intérieurs, mais il faut bien dire que saint Cassien, d'ailleurs parlant :longuement de saint Antoine et s'inspirant lui-même de saint Augustin, et de saint Jean Chrysostome, vont consacrer une grande majorité de leur temps et de leur intelligence à tenter de trouver la manière dont ils pouvaient devenir vainqueurs de ces démons. Ces hommes étaient si fous et si ardents qu'ils allaient au fin fond du désert, où cela brûle dans tous les sens du terme, pour être confrontés non seulement à l'éloignement du monde, qui pour certains était considéré comme mauvais, ou du moins superficiel, et pour aller voir comme des éclaireurs, pour confronter et exciter les démons. Et saint Antoine, évidemment, parmi les Pères du désert, est celui qui va, avec son simple corps, sa simple âme, sa simple chair, affronter le pire des démons.

Le problème théologique qui est sous-jacent, c'est : jusqu'où doit aller la volonté humaine, et comment épouse-t-elle la grâce de Dieu ? C'est le problème de chaque chrétien. Qu'est-ce qui relève de ses forces, et qu'est-ce qui relève de ce que Dieu lui donne. On a ainsi à travers les écrits et les conférences de saint Cassien, toute une discussion, par exemple on interroge Antoine sur ce qui est le centre de la vie du moine, du guerrier spirituel ? A chaque fois, c'est la question. Il répond : il y en a tellement qui ont essayé les jeûnes, les ascèses, les flagellations et pour le coup, ils étaient assez champions pour inventer des nouvelles macérations, leur imagination était très fertile, et Antoine dit à peu près toujours la même chose : tout ça c'est bien beau, mais les plus rigides d'entre vous et les plus ascètes, ce sont tous cassés le nez ! C'est classique. Les gens qui effectivement se sont construits une morale comme une carapace, il suffit que la flèche travers la carapace pour qu'ils s'effondrent. Le problème n'est pas l'endurcissement par la volonté de son être, mais c'est une sorte de souplesse de l'athlète, et c'est cela qu'ils vont essayer de décrire. Ce n'est pas en avançant comme les guerriers et les chevaliers du Moyen-Age en étant absolument caparaçonnés, qu'on se protège contre soi-même, mais c'est au fond, en prenant les symboles de l'arène, du sportif, c'est par une intelligence et par une souplesse de son corps et de son esprit, qu'on acquiert la véritable victoire. Cassien travaille sur un mot qui est plus fort que l'héroïsme, les macérations, etc … qui est la discrétion. Christophe parlait il y a quelques jours, du discernement, de la prudence. C'est le même mot, qui couvre une manière d'une espèce de sincérité avec soi-même qui est de démasquer les illusions dans lesquelles notre propre force, notre propre volonté pourraient nous faire tomber. Il ne s'agit pas d'être passifs, dans une spiritualité à la guimauve qui consiste à tout laisser faire, il y a un juste réglage entre cette ouverture à Dieu, cette non-démission de soi-même, et cet assouplissement. Quand vous voyez un artiste ou un sportif travailler, vous les voyez à la fois développer le meilleur d'eux-mêmes, et en même temps, travailler la grâce du geste. Souvent, quand ils ont gagné, ils vous disent : j'étais comme habité de l'intérieur. A la fois, il y a l'effort qu'ils font à la pointe d'eux-mêmes et en même temps, cet effort se trouve rejoint à un moment donné, un peu dans une alchimie bizarre et mystérieuse, par cette grâce divine, ce don de Dieu qui vient les épouser. Encore faut-il que cette grâce de Dieu a besoin pour être reçue rencontre la vie humaine. Au fond, ce qui s'oppose à la grâce de Dieu, c'est quand il y a de la mort en nous. Par contre, quand nous prenons le risque de la vie, avec le tourment que cela peut être de choisir toujours la vie, cette vie, c'est comme une fleur, elle s'expose, elle prend le risque de la grâce de Dieu.

Je crois que nous sommes moins concernés par les flagellations, les confrontations avec les démons la nuit, quoiqu'on ait chacun les nôtres et le monde a les siens aussi, on l'a encore vu cette nuit malheureusement en Égypte, où certains hommes pensent que le démon est à l'extérieur et qu'il faut attaquer le tourisme, par exemple, attaquer l'oisiveté. Ce qui s'est passé en Égypte, où il y a eu plus de cinquante quatre morts et de nombreux blessés, des touristes, dans un attentat de terroristes, et apparemment, nous y sommes exposés pendant ce mois puisqu'ils nous ont prédit pas mal d'attentats ! Le démon n'est pas à l'extérieur, il est à l'intérieur de chacun d'entre nous, et nous pouvons penser que les illusions dans lesquelles nous sommes enfermés nous protègent.

Demandons que saint Cassien qui a longuement erré et réfléchi et expérimenté cette présence ardente de Dieu, nous aide à avoir à cœur de combattre nos propres démons, pour pouvoir nous offrir et nous exposer au monde avec l'amour que le Christ nous porte inlassablement.

 

 

AMEN