LE MOINE APOSTOLIQUE SAINT CASSIEN

Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

uand on pense aux moines et au mouvement monastique dans l'Église romaine, l'Église d'Occident, on pense toujours aux bénédictins. C'est vrai qu'au fil des siècles, par leur patience et de leur entêtement, ils ont quasiment encombré l'horizon, et ils ont pris toute la place. En réalité, depuis une bonne soixantaine d'années on s'est penché sur les sources du monachisme et l'on s'est aperçu que le mouvement de saint Benoît était relativement tardif. En fait, le monachisme jusqu'à saint Benoît et même encore au-delà, a connu des vagues successives dont la première et la plus connue est celle de saint Antoine qui part au désert parce qu'il a entendu l'évangile du jeune homme riche que nous avons entendu tout à l'heure, et ce monachisme-là qui a lieu en Égypte se situe même avant le fait que l'Église soit en-dehors de la persécution puisque cela doit se situer vers les années 250-280.

Ce mouvement lancé par saint Antoine continuera ensuite de façon extrêmement vivante notamment en Syrie et en Palestine. C'est dire que l'origine du monachisme est plutôt à chercher dans les milieux égyptiens, une condition de moines qui travaillent de leurs mains, qui ont une sorte de vie liturgique, culturelle assez modeste, mais qui vivent vraiment pour Dieu, dans le désert pour manifester qu'on peut vivre seul et dépouillé de tout pour l'amour de Dieu.

A partir de 350 environ, il va y avoir une sorte, pardonnez-moi le mot, de mode de la vie monastique qui va s'étendre à cette époque-là. Il y a quelques grandes figures dont la plus connue est évidemment saint Basile, qui meurt en 379. Ce monachisme-là est déjà un mouvement beaucoup plus évolué. Il y a une règle écrite, il y a des constitutions, il y a des monastères, auparavant en Égypte, les moines vivaient chacun dans leur grotte avec les lions. Là, au contraire, on a un monachisme beaucoup plus structuré. A la même époque, à peu près, en Occident, saint Augustin lance un premier mouvement monastique avec des moines prêtres dont nous, ici, nous nous prétendons un peu les bénéficiaires et les héritiers.

Le monachisme évolue et précisément, on en arrive à Cassien, qui lui, est originaire de Roumanie. La Roumanie à l'époque est très fortement sous influence hellénistique, romaine, c'est pour cela qu'on les appelle encore des roumains aujourd'hui, ils parlent une langue proche du latin. Cassien est un homme extrêmement curieux et il veut savoir exactement ce qu'est le monachisme. Il se convertit, va faire un séjour en Égypte, il va voir aux sources ce qu'est le monachisme. Il fera un grand voyage vers les années 425-430, pour essayer de se renseigner très précisément sur le monachisme. Lui, c'est un monachisme très évolué, très cultivé. Pourquoi ? Parce que c'est un moine qui circule partout, et quiconque a beaucoup vu peut avoir beaucoup retenu, et en même temps, un homme qui est capable de se faire des relations partout, et notamment à Constantinople, évidemment à Alexandrie, et à Antioche. C'est le genre de moine pas du tout "clôture", ni enfermé dans sa cellule comme les moines égyptiens. Aujourd'hui on aurait un peu tendance à penser qu'il est mondain, il connaissait tout le monde. Ce qui fait que c'est un moine qui a été mêlé dès le début à toutes les grandes discussions théologiques de l'époque, vers les années 420-450, au sujet du mystère du Christ. C'est sans doute dans ces circonstances-là, qu'il a peut-être rencontré saint Léon quand il était encore jeune secrétaire à Constantinople, et qu'ils ont plus ou moins lié amitié.

Du coup, Cassien a eu l'idée de faire un saut en Occident, donc, il est allé à Rome. Il est arrivé à Rome précisément au moment où il y avait une crise pour savoir qui était le Christ, c'est la fameuse formule qui aboutira à "une seule personne du Christ en deux natures", et saint Cassien a préparé le dossier à Rome avec saint Léon, il lui a apporté tous les documents disponibles à Constantinople, à Alexandrie, pour pouvoir bien préparer ce fameux texte qui aujourd'hui est un pilier dans la connaissance du mystère du Christ, ce qu'on appelle la Lettre à Flavien qu'a écrit saint Léon. En réalité, celui qui est derrière, c'est saint Cassien, à la fois par son amitié et la fréquentation de saint Léon.

Et pourquoi ne pas aller plus loin ? Quittant Rome quand il a fini son travail, curieusement, il s'en va à Marseille. Là, évidemment, les marseillais ne comprennent rien à la vie monastique, à cette époque-là, Marseille vénère un peu saint Victor, il y a peut-être quelques moines dans les parages, mais il n'y a pas grand-chose et saint Cassien fait découvrir la vie monastique aux marseillais. Rude tâche, mais à laquelle il arrive très brillamment, puisque cela a donné un des très grands chefs-d'œuvre de la vie monastique qui s'appelle tout simplement : Les Conférences. Dans ces textes, c'est Cassien qui débarque à Marseille, fait un tour en Provence, et qui explique au monachisme naissant en Provence, ce n'était pas très bien structuré (peut-être saint Césaire avait il déjà entrepris quelque chose dans ce domaine, c'est possible), mais Cassien leur explique en quoi consiste la vie monastique.

Ainsi, Cassien est un trait d'union entre toute la culture monastique orientale et le début de la culture monastique occidentale. C'est pour cela qu'on peut dire que les moines dans le midi de la France ont eu la chance au cinquième siècle de pouvoir avoir une sorte de formation de culture générale monastique par un très grand connaisseur qu'était saint Cassien.

Tous cela pour vous dire qu'au fond, la vie monastique ce n'est pas la clôture qui l'a faite. La vie monastique, ce sont des gens qui ont vraiment le sens de Dieu, et qui ont envie de le partager. C'est pour cela que je crois que saint Cassien est un très grand bonhomme, parce que lui, il avait vraiment le sens de Dieu, et comme il avait pu se renseigner, il a voulu multiplier ses sources, et donc il a circulé dans le vaste monde méditerranéen d'Orient, et il ne l'a pas gardé pour lui, il est venu en Occident, et c'est là qu'il l'a donné, confié comme un trésor à l'Église d'Occident.

Cette expérience se renouvellera encore beaucoup de fois puisque même avant saint Benoît, il y aura des moines irlandais qui débarqueront en Bretagne qui n'avait pas encore beaucoup entendu parler de vie monastique, et ce sera exactement la même chose avec des hommes comme saint Colomban. Tous ces hommes viendront expliquer aux bretons ce qu'est la vie monastique. Je crois que contrairement à ce qu'on pense, le monachisme n'est pas sédentaire, c'est une entreprise extrêmement mouvante, toujours en recherche et si le monachisme a cette dimension itinérante est une de ses richesses, c'est-à-dire que c'est une puissance d'échanges au plan proprement spirituel, au plan de la recherche de Dieu, et d'une certaine manière, c'est ce que nous cherchons tous, d'une façon ou d'une autre, être à la fois récepteurs de la Tradition et des trésors de la vie monastique, de la vie spirituelle, et en même temps, être les transmetteurs de ce trésor à tous ceux que nous rencontrons.

 

 

AMEN