LA PURETÉ DU CŒUR

Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, le personnage dont nous faisons mémoire aujourd'hui, saint Cassien, comme je vous le disais tout à l'heure est un saint parti­culièrement lié à la Provence, et pourtant, on ne peut pas rêver personnage dont la vie ait été plus interna­tionale.

Il semble que saint Cassien soit né vers la fin du quatrième siècle (on avance 365), et probablement dans ce qu'on appelle la région de Scythes (entendez aujourd'hui l'équivalent de la Roumanie ou la Bulga­rie). C'était donc un descendant de barbare, ce qui ne veut pas dire que c'était un sauvage, parce que les barbares depuis longtemps chercheuse à se civiliser et à pénétrer dans l'empire romain. Nous savons par ses œuvres que saint Cassien était fort cultivé et qu'il parlait très couramment le latin et le grec. Il est donc né dans ces régions danubiennes. Très jeune, on le retrouve à Bethléem, où avec un compagnon, il est venu pour, à la fois voir les lieux de la vie du Christ, et découvrir la vie monastique. Il entre dans un mo­nastère vers dix-sept, dix-huit ans, à Bethléem, et de là, sa passion pour la vie monastique, sa grande curio­sité des choses de Dieu va l'entraîner non seulement dans les monastères avoisinants de Palestine et de Syrie, et bientôt en Égypte la source de la vie monas­tique où il va découvrir tous les anachorètes, c'est-à-dire les ermites qui vivent tout seuls dans le désert de haute Égypte, région extrêmement célèbre, puisque c'est là que saint Antoine a été le premier des moines, c'est là que saint Pacôme a fondé les premiers mo­nastères regroupant les moines au lieu de les laisser vivre seuls dans le désert. Bref, il s'est initié à la vie monastique dans tous les grands lieux où elle était née en Orient.

Puis, on le retrouvera à Constantinople où il va être proche de saint Jean Chrysostome qui l'or­donnera diacre. Il gardera une amitié indéfectible pour celui-ci et essayera de faire partie de ceux qui le sou­tiendront au moment où saint Jean Chrysostome sera persécuté, ce qui aboutira à son exil et à sa mort, et aussi à l'exil forcé de Cassien hors de Constantinople. Il ne rentrera pas dans son pays d'origine. Porteur de lettres des partisans de saint Jean Chrysostome, vou­lant mettre le pape au courant des persécutions qu'il a subi, il va se retrouver à Rome où il restera pendant une dizaine d'années, connaissant le pape du moment, saint Innocent I, qui défendra saint Jean Chrysostome, trop tard malheureusement. Il connaîtra là aussi, le futur pape saint Léon. Donc il rencontre beaucoup de grands personnages, et là encore son amitié pour saint Léon ne disparaîtra jamais.

Vers 415, il avait donc une cinquantaine d'an­nées, on ne sait pas très bien pourquoi, il va atterrir à Marseille. C'est là qu'il devient provençal. En effet, il passera les vingt dernières années de sa vie en Pro­vence, fondant au moins deux monastères, en réfor­mant d'autres. Parmi les monastères qu'il a fondé, il y a celui de l'abbaye de saint Victor à Marseille, que vous connaissez tous, et qui est un des hauts-lieux de la vie chrétienne dans notre région. Les reliques de saint Cassien se trouvent dans l'abbaye de saint Vic­tor.

Saint Cassien a donc une expérience extrê­mement riche de la vie monastique, puisqu'il a par­couru tous les hauts-lieux où celle-ci est née et s'est développée en Orient, et il a apporté cette tradition en Occident. Quelque temps plus tard, quand saint Be­noît fondera par sa règle, l'ordre bénédictin, il s'inspi­rera beaucoup des œuvres de saint Cassien qui assure ainsi une sorte de continuité entre les origines orien­tales de la vie monastique et le déploiement propre­ment occidental qu'elle connaîtra par la suite. saint Cassien a écrit des ouvrages qui donnent les fonde­ments de la vie monastique telle qu'il l'a reçu et telle qu'il la conçoit. Il s'agit d'une vie monastique non pas du tout urbaine ni apostolique, mais inspirée comme ce qu'il a connu en Egypte ou en Syrie. Il s'agit d'une vie monastique au désert, soit dans la solitude abso­lue, soit dans le rassemblement dans un monastère.

L'enseignement de saint Cassien est très pro­che de l'évangile, il s'agit essentiellement pour lui d'atteindre à ce qu'il appelle la pureté du cœur. C'est-à-dire le dépouillement complet intérieur, pour pou­voir être totalement polarisé par la recherche du vi­sage de Dieu, et la contemplation de Dieu, Et pour ce dépouillement du cœur, pour cette pureté du cœur, il insiste beaucoup, et c'est pour cela qu'on a entendu cette lecture de saint Paul aux Éphésiens, il insiste beaucoup sur le renoncement, la lutte contre tous les ennemis de la foi, non pas tant les ennemis terrestres, que les ennemis célestes, c'est-à-dire toutes les forces du mal, toutes les tentations qui se précipitent sur nous, tous les vices, dont il a longuement parlé pour que ses disciples puissent s'en préserver. C'est un mo­raliste, un homme très pratique, très concret, qui a su transmettre une sagesse de vie. Ce n'était pas un théologien, c'est le malheur de saint Cassien. Quand il s'agissait de doctrine, il était plus embarrassé, son esprit maniait moins allègrement les concepts que les questions techniques et pratiques. Le malheur de saint Cassien, c'est que pour des raisons d'équilibre, de modération, il s'est opposé à saint Augustin, dans la question de la grâce. Saint Augustin, fort de son expérience de converti a porté à son absolu la foi en la grâce toute puissante de Dieu, affirmant que la liberté, la volonté de l'homme étaient entières, certes, mais toujours animées par une grâce qui les précèdent et les préviennent, et que nous ne pouvons pas par nous-mêmes, sans l'aide de Dieu, accomplir l'évangile. Saint Cassien, en homme d'expérience plus modérée, tenant compte du pour et du contre, a été à l'origine de ce que l'on a appelé le semi-pélagianisme, c'est-à-dire une doctrine qui n'affirme pas l'autonomie de la li­berté humaine, mais qui pense que quand même dans certaines circonstances, nous pouvons par notre li­berté, par notre volonté, être à l'origine de quelque bien avant même que Dieu intervienne. C'est évi­demment une erreur et saint Augustin avait raison, et l'on condamnera plus tard le semi-pélagianisme, et c'est peut-être la raison pour laquelle saint Cassien n'est pas honoré dans la totalité de l'Église. Même si on n'a jamais mis en doute sa sainteté personnelle, il n'est célébré que dans notre pays de Provence. C'est bien le moins qu'on puisse faire pour quelqu'un qui a apporté autant de choses à la vie chrétienne et à la vie monastique de notre région, de notre pays.

Il y a non pas hérésie chez lui, mais plutôt une sorte de maladresse dans la manière de manipuler les concepts plus théoriques, plus théologiques, et c'est peut-être là que réside sa faiblesse, sa limite, en tout cas. Regardons le côté positif. Saint Cassien a donc été un de ceux qui nous ont valu le rayonnement de cette vie monastique dans tout notre pays. Il est à l'origine comme je vous le disais de grands mouve­ments bénédictins, qui jusqu'à nos jours n'ont cessé de remplir l'Occident, et plus généralement, sa doctrine s'adresse aussi à tous les chrétiens, car ce n'est pas seulement les moines qui sont appelés à recherche le visage de Dieu, mais tous les hommes, tous les chré­tiens, nous sommes tous appelés à cette recherche du visage de Dieu, et aucun de nous ne peut faire l'éco­nomie du renoncement qui seul, peut nous permettre d'approcher de l'unique nécessaire, d'approcher de ce Seigneur qui nous demande de tout donner pour Lui.

 

 

AMEN