VEILLER ET PRIER

Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous fêtons aujourd'hui un moine de notre région, un moine de Marseille qui s'est oc­cupé aussi de l'abbaye de Lérins. Il arrive que nous célébrions assez souvent des fêtes de moines et que nous disions que c'étaient des "moines aposto­liques" et vous devez vous dire que nous tirons la couverture à nous. Jean Cassien n'est pas un moine apostolique au sens où il aurait exercé une activité apostolique mais il revendiquait ce titre au sens où il se considérait comme l'héritier de la raison de vivre des apôtres quand ils étaient autour du Christ Jésus, idéal de tous les moines, à commencer par ceux qui vivent dans la solitude.

Jean Cassien est né vers l'an 360 dans les Balkans, dans une région de la Yougoslavie et il était d'origine latine. Il a eu une excellente culture et par­lait parfaitement le grec. Attiré par la vie monastique, il est allé à Bethléem, puis en Egypte au désert pour se former pendant une vingtaine d'années. Des que­relles interminables entre moines égyptiens l'ont amené à quitter le désert et il s'est rendu à Constanti­nople où il a été ordonné diacre par saint Jean Chry­sostome, de là il est venu à Rome où Il a été condisci­ple du pape saint Léon le Grand, ce qui, au moment de la grande querelle christologique, amènera saint Léon à envoyer des documents grecs à son ami Jean Cassien pour qu'il les lui traduise et lui en donne le sens exact. Vers 415, donc vers la cinquantaine, il se retrouve à Marseille, prêtre, et il forme l'abbaye de saint Victor ainsi qu'une abbaye de femmes à saint Sauveur. Il a réformé aussi l'abbaye de Lérins qui existait déjà mais qui vivait un monachisme commen­çant et encore peut-être un peu brouillon. Et comme Jean Cassien connaissait bien la vie monastique d'Orient, il y a introduit les coutumes d'Orient. C'est dire que c'était un moine d'une austérité extrême et que ses ouvrages qui parlent essentiellement du com­bat spirituel sont consacrés surtout aux grandes exi­gences morales, à une vie de prière intense. Il a écrit notamment de célèbres conférences adressées aux moines de saint Victor et de Lérins qu'il a rédigées tout au long de sa vie. Il avait déjà commencé en Orient et il les a achevées en Occident et c'est là qu'on les a éditées.

Dans tous ces ouvrages, il parle sans cesse de la pauvreté, de la chasteté, de l'obéissance, de l'humi­lité, de la lutte contre le mal, de cet acharnement contre le péché et, sans devenir pélagien, il est un petit peu tombé dans ce travers propre à nombre de moines qui est de surestimer l'effort humain et de lui donner une place un peu exagérée dans la vie spiri­tuelle, au détriment peut-être de la toute puissante grâce de Dieu, ce qui, au temps de Pélage, avait dé­chaîné la colère de saint Augustin qui savait, par ex­périence, que tout était grâce et que l'effort humain n'était pas grand-chose, si Dieu ne venait pas à notre secours.

Toujours est-il que saint Jean Cassien oriente notre regard vers ce combat spirituel dont nous parlait tout à l'heure saint Paul dans l'épître aux Ephésiens. Mais saint Paul prend soin de nous dire que ce com­bat n'est pas à échelle humaine. Il ne s'agit pas de lutter contre ses défauts, contre les tentations, contre les choses qui nous font envie pour essayer de maîtri­ser notre corps et notre sensibilité. Saint Paul nous dit que le véritable combat est contre les puissances des ténèbres, contre Satan, contre ces esprits qui entourent notre monde de toutes parts et dont certains sont des esprits bons, ceux qu'on appelle les anges, mais d'au­tres sont des esprits pervers qui essaient de nous dé­tourner de Dieu. Et c'est un immense combat cosmi­que dans lequel l'homme, selon saint Paul, se trouve enfermé. Nous faisons partie de cette lutte entre Dieu et le mal, non pas simplement le mal moral mais un mal fondamental qui est le refus de Dieu, qui est le refus de la lumière qui est le refus de la bonté et de l'accomplissement du dessein de Dieu dans cette création. C'est dans cette immense lutte que nous sommes entraînés, pour notre part modeste peut-être mais réelle, car ce combat entre Dieu et les puissances des ténèbres n'est pas un combat lointain qui nous serait étranger et nous laisserait sur ses frontières. C'est un combat qui se passe à l'intérieur de notre vie, à l'intérieur de notre cœur. Et à tout instant, dans la prière notamment, nous sommes en lutte, nous som­mes sur le front, armés comme nous dit saint Paul "du casque du salut, du bouclier de la foi, de la fidé­lité à Dieu", armés de ces armes spirituelles, pour essayer de faire avancer le Royaume de Dieu Car le Royaume de Dieu, dans notre cœur et dans le cœur de nos frères, se construit jour après jour, à travers des choses très, humbles, mais dont la portée est im­mense. Et si saint Paul nous présente ce combat dans sa dimension cosmique, cela n'empêche pas qu'il se réalise modestement dans chacun de nos choix, cha­cun des évènements de notre vie, car alors ne nous considérons pas ni comme des petites fourmis qui n'ont pas beaucoup d'intérêt aux yeux de Dieu, parce que nous sommes très importants à ses yeux. Il l'a dit en Isaïe : "Tu as beaucoup de prix à mes yeux, parce que Moi Je t'aime !" Nous ne sommes donc pas des quantités négligeables. Ne nous considérons pas non plus comme si nous avions le pouvoir de transformer le monde car nous sommes, c'est vrai, d'humbles pe­tites choses. Mais considérons que, en nous, la grâce de Dieu peut faire de grandes choses et que, à travers notre vie, à travers les petits détails de notre vie, à travers les choix de notre liberté, c'est la grâce de Dieu qui agit et qui agit pour le salut du monde, pour notre salut et celui de nos frères. Et ceci a une importance considérable et c'est pourquoi nous devons prendre au sérieux tous les événements de notre vie. Il n'y a rien de petit dans la vie d'un homme car tout est porteur du dessein de Dieu ou porteur du refus de ce dessein.

Que saint Jean Cassien nous apprenne à prendre au sérieux notre vie intérieure à être des veil­leurs dans la prière, à mener par cette prière inlassable un combat spirituel pour le Royaume de Dieu, afin que le monde entier soit sauvé par la grâce du Sei­gneur.

 

AMEN