MOINE ET THÉOLOGIEN
Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
St Jean Cassien - (23 juillet 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ean Cassien n'a pas droit à une fête inscrite au calendrier de l'Église universelle. C'est un peu dommage. Il est essentiellement célébré à Constantinople et à Marseille. Marseille sait la dette qu'elle a envers lui et qui s'est manifestée dans l'abbaye de saint Victor. Ce fut le premier monastère de Provence, à peu prés contemporain de l'abbaye de Lérins, et fondé par Jean Cassien.
Jean Cassien a une grande importance dans l'histoire de l'Église. On ne sait pas où il est né. On hésite entre la Provence, la Palestine et le Kurdistan. Avec des amis, il est parti dans le delta du Nil pour apprendre la vie monastique. Comme Basile et Jean Cassien, cette première génération de moines des années 350 a appris la vie monastique d'un maître. Ils sont allés sur place pour se rendre compte. Jean Cassien a également sillonné l'Égypte pour enrichir son expérience, puis il est venu à Bethléem, juste avant que saint Jérôme y fonde son propre monastère. Est-ce parce que Jérôme était un très mauvais coucheur, toujours est-il que Jean Cassien n'y est pas resté très longtemps et il est reparti en Égypte. Vers les années 400, il est entré en contact avec Jean Chrysostome qui venait d'être nommé évêque de Constantinople et c'est sans doute de lui qu'il a reçu l'ordination diaconale. C'est pour cela que la mémoire de Jean Cassien est célébrée à Constantinople. De Constantinople, il est venu à Marseille vers 410-415 où il est mort en 430.
La première chose que l'on peut retenir de ce curriculum extrêmement charge, c'est que Jean Cassien est une de ces grandes figures qui témoignent de l'unité de l'Église entre l'Orient et l'Occident. Tout ce que Jean Cassien a reçu, il l'a reçu en Orient, dans le delta du Nil et sa vallée, en Palestine, puis à Constantinople. Quand Jean Cassien arrive à Marseille, il arrive comme un homme, moine et théologien complètement formé, et non simplement à la vie monastique mais à la théologie tout court. La Provence lui doit beaucoup car, à cette époque-là, il n'y avait pas, surtout dans l'église de Provence, des gens du gabarit de Jean Cassien. De l'autre côté de la Méditerranée, il y avait saint Augustin, mort aussi en 430. Jean Cassien a été très bien accueilli par l'épiscopat de la région, notamment par l'évêque d'Apt, Castor qui lui a demandé d'écrire un certain nombre d'ouvrages monastiques pour les diffuser. A travers deux grands ouvrages, les "Conférences" et "Institutions" Jean Cassien a fait bénéficier directement l'occident et la Provence de toute la tradition monastique structurellement élaborée en Egypte et dans les différents monastères d'orient.
Par-delà cette communion et ces échanges, Cassien a fait des milliers et des milliers de kilomètres dans sa vie, Cassien représente une nouvelle génération de moines pour parler de la vie monastique. La première génération c'est celle des grandes figures, saint Antoine l'ermite, saint Paul de Thèbes, saint Pacôme, puis saint Basile. Pour ces gens-là, on n'a retenu que des biographies. La première fois où l'on a parlé de la vie monastique c'est à travers des biographies. On racontait ce qu'ils avaient fait. La deuxième génération, celle de Cassien, celle de Basile, de Grégoire de Nazianze, de Jean Chrysostome, ce sont des gens qui ont fait un pas de plus. Ils ont compris que la vie monastique était un nouveau type d'homme qui naissait dans la société et par conséquent ils ont écrit dans un autre genre littéraire, celui des Conférences, des Institutions ou des Grandes Règles de Basile. Pour eux, l'expérience même de la vie monastique était un nouveau style de vie. Ils ont réfléchi sur la vie monastique comme une certaine manière d'être homme devant Dieu et pour Dieu. Ceci est très important, car par ce travail, ils ont élaboré le type d'homme chrétien qu'est le moine. Ils ont fait faire un pas considérable à la culture, dans l'ensemble du monde, et à la théologie dans sa compréhension de l'homme. C'est pour cela que ces écrits sont encore si intéressants aujourd'hui, même s'il y a certains côtés liés à leur époque. Au type d'homme de l'antiquité, façonné à travers les écrits de Platon, Aristote, Cicéron en occident, succède un nouveau type d'homme qui est le moine, celui qui, dans la cité, au milieu de ses frères ou retire dans le désert, vit pour Dieu et par conséquent a une nouvelle manière d'être, une nouvelle manière de faire, un nouvel humanisme. Je crois que ce creuset des monastères a ensuite profondément influé sur ce que l'on appelle aujourd'hui l'anthropologie chrétienne. Cela ne s'est pas fait d'un coup de baguette magique, mais à la sueur de la vie monastique et de l'ascèse qu'a été bâti le type d'homme dont nous sommes les héritiers, à travers un certain nombre de grandes règles comme celles de saint Benoît, de saint Augustin. C'est cet héritage d'une nouvelle conception de l'homme qui nous a été ainsi légué. Célébrons donc cette eucharistie en action de grâces pour tout ce que Dieu nous a donné à travers le travail et la réflexion de Jean Cassien. Sachons avoir à la fois cette reconnaissance du ventre et du cœur pour l'œuvre accomplie en Provence et rendons grâce par notre prière et notre tête mais aussi par toute notre vie et tout notre être.
AMEN